La drôle de guerre de Papi et Lucien (Fabrice Erre / Téhem)

Vous connaissez « une année au lycée« , le blog dessiné de Fabrice Erre ? Vous avez lu et aimé « Quartier western« , « Piments zoizos » et « Vingt décembre » de Tehem (également co-fondateur de l’Atelier Kawa à Mazé)?
Alors vous adorerez « La drôle de guerre de Papi et Lucien » qui réunit ces deux auteurs dessinateurs de BD aux éditions Auzou.

1940 : destination Londres

Une aventure entre deux générations

Parler de la 2nde guerre mondiale, et plus précisément de la défaite de juin 1940, de façon comique et adaptée aux plus jeunes lecteurs n’est pas une mince affaire.
Pour cela, l’album raconte la traversée poilante et pleine d’action d’un ancien poilu de la guerre 14, patriote avec un brin de mauvaise foi, et de son petit-fils Lucien, un gamin malin et débrouillard, jusqu’à Londres pour rejoindre le général de Gaulle.

En effet, Papi ne peut se résoudre à la défaite annoncée par le Maréchal Pétain.
Et il répond par les actes à l’appel du général, grimpant dans sa Renault Torpédo avec son petit-fils sous le bras.
En suivant l’aventure de ce vieil homme à l’âme d’enfant et de son petiot souvent bien plus mature que lui, on découvre la réalité de la France de 1940.
Exode des populations vers le Sud, ligne de démarcation et même séjour d’Hitler à Paris seront au sommaire d’un premier tome riche.
Car, ne l’oublions pas, Fabrice Erre, au scénario, est professeur d’histoire géographie.
Les références historiques sont claires et documentées et un dossier historique clôt chaque volume.

Un humour parfaitement équilibré

Un nazi légèrement obsesionnel

L’alchimie entre l’humour et l’aventure fonctionne à merveille.
On se régale autant de la personnalité des deux « héros » que de celles des personnages secondaires.
Helmut, le soldat nazi, sorte de Joe Dalton, est un loser pathétique.
Alors que les deux soldats français Berthier et Berthon, sorte de Dupont et Dupond, se disputent à propos de la traitrise du général de Gaulle ou de celle du maréchal Pétain.

Les clins d’oeil sont nombreux et efficaces.
De la 7e compagnie aux classiques de la BD franco-belge tel qu’Astérix, on s’amuse de ces petits anachronismes comiques et autres références aux technologies du XXIe siècle qui créent une connivence sympathique et malicieuse avec le lecteur.

1941 : Expédition Atlantique

Voyage en mer

Quel plaisir de retrouver Papi et Lucien !
Nous avions laissé notre duo à Londres après une brève rencontre avec le général De Gaulle.
Alors qu’ils rêvent de participer à l’effort de guerre, la mère de Lucien, compte bien les renvoyer au bercail. Et plus vite que cela !
Mais le général a une toute autre idée en tête.

Après avoir traversé la France à pied, voilà que Fabrice Erre envoie le duo en pleine mer pour retrouver le général De Gaulle, en Afrique.
Pourquoi ?
On se le demande bien mais Papi, qui aimerait reprendre les armes, risque d’être fort déçu.
Il faut dire qu’il ne va pas en mener large dans cet album.
Lui, qui n’a pas vraiment le pied marin, ne risque pas d’apprécier la traversée.
Un soldat allemand en fera même la désagréable expérience.

Comme pour le premier volume, Fabrice Erre jongle habillement entre les évènements qui ont traversé cette époque et un humour peut être un peu plus enfantin que sur le premier opus.
Reste que l’historien qui sommeille en lui n’a pas hésité à égratigner gentiment le général dans cette scène où il fait face à un soldat africain réclamant, à demi mot, l’indépendance de son pays.

Pour le reste, les bases sont bien présentes.
Helmut reste un loser fabuleux et Lucien brille par sa maturité et le regard affûté qu’il porte sur l’Histoire en marche.
Mais au final, sur cet opus, ils subissent plus qu’ils n’agissent (même par inadvertance) les évènements de l’intrigue.

Peut être que les péripéties de l’année 1941 se sont avérées moins « fortes », ce qui, n’en doutons pas, risque d’évoluer avec les prochains volumes.

1942 Mission : Sahara !

pluie à Londres, soleil dans le Sahara

A la fin du tome 2, nous avions laissé Papi et Lucien en Afrique. Ils sont en effet dans les locaux de la France Libre, à Brazzaville au Congo pour apporter, encore une fois, leur aide à la Résistance. Le général De Gaulle, resté à Londres avec la mère de Lucien, continue d’organiser ses troupes en France et ailleurs. Il lance d’ailleurs l’opération « or du Sahara« . Celle-ci consistera à s’emparer des lingots de la banque de France évacués près de Dakar en AOF (Afrique Occidentale Française). D’autant plus que le maréchal Pétain aimerait bien les récupérer.

Toujours prompts à s’investir sans crainte du danger, Papi et Lucien se lancent dans cette nouvelle aventure. Ils seront accompagnés cette fois de Coco, un perroquet hilarant dans lequel sont « enregistré » des messages vocaux (et qui s’avèrera aussi un très bon assistant vocal voire un moteur de recherche, sorte de G…gle avant l’heure).

Le voyage des deux français, grand-père et petit-fils, est mouvementé et risqué. Le scénario ingénieux et franchement drôle de Fabrice Erre croise encore ici l’Histoire. On retrouvera d’ailleurs en fin d’album quelques pages documentaires qui éclaireront, de manière accessible, les grands moments ou lieux de la 2e Guerre mondiale, particulièrement de l’année 1942 en Afrique.

Et c’est toujours un plaisir de retrouver Helmut, sorte de Joe Dalton en croix gammée, profondément antipathique et raciste mais si drôle tant il est en décalage dans cet environnement africain !

Le dessin de Téhem est toujours clair et expressif avec ses trognes et ses découpages si efficaces. Le rythme sera soutenu, notamment lors des scènes de bataille.

La drôle de guerre de Papi et Lucien est un rendez-vous qu’on ne voudrait manquer pour rien au monde. Et l’album nous le rend bien !

1943 : Opération Résistance

Double résistance

Suite à leur périple africain, Papi et Lucien rentrent en France avec un beau magot en poche.
De l’autre côté de la Manche, le Général de Gaulle souhaite réunifier les différents mouvements de résistance français.
Pour cela, il a l’homme de la situation : Jean Moulin.
Quant à l’argent, il compte sur son duo atypique pour acheminer la cargaison d’or jusqu’au Vercor.
Au grand détriment de la mère de Lucien qui trouve, malgré tout, un moyen idéal pour les rejoindre.

Nous voilà donc en 1943 ! Et que dire de plus que nous n’ayons pas mentionné sur les tomes précédents ?
La drôle de guerre de Papi et Lucien reste un petit bonbon d’humour et d’aventure dont on se régale à chaque nouvel opus.
On retrouve avec plaisir la naïveté touchante de Papi, accompagné cette fois-ci d’un Lucien, faisant face aux affres de l’adolescence.
Et entre les changements physiques et des attirances induites mais souvent involontaires, Lucien va être un peu bousculé.
D’ailleurs, on apprécie cette évolution, développant autant la vie personnelle que familiale de nos deux résistants.

Pour ma part, je reste fasciné par la vertu pédagogique de cette série.
Fabrice Erre éduque ses lecteur.rices tout en les divertissant.
Sans s’en rendre compte, on intègre des notions historiques essentielles, afin de mieux appréhender une époque trouble de l’Histoire de France.
En quelques mots, on nous explique les différents mouvements de résistance, leurs divisions, leurs actions mais aussi les risques encourus, par ces femmes (et quelques hommes) de l’ombre.
Si les inepties d’Helmut au sein de la Gestapo prêtent à rire, il est aussi un moyen simple d’aborder la collaboration mais aussi les persécutions contre les résistants et les juifs.
À ce niveau, le cahier pédagogique à la fin reste un complément idéal, prouvant le sérieux de l’entreprise.

Pour moi, La drôle de guerre de Papi et Lucien doit avoir sa place dans toutes les écoles et les collèges de France !

1944 : objectif Débarquement

En plein débarquement

Et voilà, toutes les bonnes choses ont une fin !

Alors que le général De Gaulle tente , en vain, de participer à la préparation du Débarquement, Papi et Lucien se lance dans une opération sauvetage.
En effet, André, le père de Lucien a été capturé par la Gestapo qui cherche à lui soutirer des informations capitales sur les opérations de la Résistance.
Un périple haletant qui amène notre petite troupe jusqu’au porte de Paris.

La drôle de guerre de Papi et Lucien se termine donc avec ce tome 5 consacré, en partie, au Débarquement et aux opérations de libération de la France.
D’un point de vue narratif, le format une page / un gag avec une intrigue globale fonctionne merveilleusement, faisant le lien avec les multiples références historiques abordées par cet album.
Entre un général écarté des opérations par Churchill et Eisenhower, les multiples étapes du débarquement autant du côté civil que militaire jusqu’au projet de destruction de Paris du général Von Choltitz, le récit de Fabrice Erre s’avère toujours aussi érudit bien que « noyé » par la multitude des évènements qui s’enchainent.

E c’est peut être le seul défaut de ce dernier volume. Par moment, on a l’impression d’assister à un déroulement de situations sans que les héros, et nous même; n’ayant le temps de nous poser. Surtout que plusieurs d’entre eux, auraient mérités d’être plus développés, que ça soit le Débarquement en tant que tel ou bien la bataille de Normandie qui s’ensuit.
De même, on regrette que certains éléments plus sombres de cette seconde guerre mondiale, comme la Collaboration ou les camps de concentration, n’aient pas eu une attention toute particulière.
On sent bien que l’idée de Fabrice Erre est de nous amuser avec l’Histoire et peut être, a t’il eu peur de prendre ces sujets avec cette « légèreté ».

Néanmoins, bien qu’emporté par la folie de cette fin de guerre, le récit est toujours aussi drôle et dynamique.
Papi et Lucien restent des héros du quotidien qui, jusqu’à la dernière case, se retrouvent aux côtés des grands noms de l’Histoire.

L’élégance à la Téhem

Une ballade en vélo

Le dessin de Tehem, particulièrement vif et tout en rondeur, convient merveilleusement à l’ambiance du titre.
Son encrage épais et fluide donne du volume à des personnages variés et à des décors soignés.
Les visages alternent les grimaces, les nez ronds ou acérés et les airs blasés.

Il apporte aussi une vision très personnelle aux personnages historiques qui parcourent la série.
L’auteur possède un don certain pour dépeindre le grotesque du réel et maitrise parfaitement l’art de la chute comique en fin de page. 

Son dessin en fait le parfait héritier des grands noms de la bd franco-belge.

En résumé

Avec ces 5 tomes de La Drôle de guerre de Papi et Lucien, Fabrice Erre et Téhem réussissent le pari de nous éduquer tout en nous amusant. 

Fabrice Erre envoie notre duo aux quatre coins de la France et du monde, enchaînant les péripéties dans la plus pure tradition de la comédie populaire française.

Drôle, voire par moment grinçant, il n'oublie la vertu ludique de son projet. Certains éléments , plus sombres, sont légèrement mis de côtés mais dans l'ensemble , La drôle de guerre de Papi et Lucien offre une vision globale de cette époque trouble.
Quant à Téhem, il se régale à mettre cette aventure en images avec un talent et un humour sans pareil.


Alors, lancez-vous avec ce duo intergénérationnel de super-héros en espadrilles dans l'aventure de la "drôle de guerre" ! 

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