Mots Tordus et Bulles Carrées

L’ennemi (Davide Cali/Serge Bloch)

Voilà déjà 15 ans que cet album magnifique et nécessaire de Davide Cali et Serge Bloch a été publié. Réédité en 2016 avec le titre « L’ennemi, un livre pour la paix » aux éditions Sarbacane, ce livre raconte, avec une simplicité diaboliquement efficace l’absurdité de la guerre, vue par un soldat.

Deux trous, deux soldats ennemis

« C’est la guerre.
On voit quelque chose qui pourrait être un désert…
… dans lequel il y a deux trous.
Dans les trous, deux soldats.
Ils sont ennemis. »

Une mise en page diablement efficace

L’histoire est simple. Enfantine presque. Sauf que le jeu ne l’est pas. Ici, le soldat n’est pas de plomb et ce sont plutôt des généraux qui jouent à la guerre, bien au chaud sous leurs médailles, loin du front.

Le soldat, lui, seul au fond de son trou, attend. Son quotidien est réglé en fonction de son ennemi. Qui lui aussi est seul au fond de son trou. Et qui attend.

Mais ils ne sont pas pareils. Oh non ! L’ennemi est une bête sauvage qui ne connait pas la pitié. Il tue les femmes et les enfants. C’est, en tout cas, ce qui est écrit dans le manuel.

En attendant de pouvoir le tuer, le soldat attend. Et il commence à se poser des questions :

« Peut-être que la guerre est finie. Ou peut-être qu’ils sont tous morts, que nous sommes les deux derniers soldats à continuer et que celui qui survivra aura gagné la guerre.

Quelquefois je pense que le monde n’existe plus. »

Alors, une nuit, il se dit que s’il sort de son trou pour attaquer l’ennemi, la guerre sera finie.

Un album qui déchire…

La force de L’ennemi, c’est ce duo d’artistes : Davide Cali au texte et Serge Bloch aux illustrations. L’association des deux avait déjà fait des merveilles pour Moi, j’attends… (prix Baobab en 2005) qui retraçait le fil d’une vie à l’aide d’un fil rouge, tout en simplicité et en tendresse.

De nouveau, le duo officie avec un texte simple, qui permet aux lecteurs d’entrer dans les pensées et les émotions du soldat, coincé dans son trou et pétri d’images toutes faites sur son ennemi. Mais aussi avec ces illustrations au feutre, caricaturales, associées à des collages de photos ou à des découpages (les trous sont vraiment des trous dans la feuille).

La solitude du soldat sous la pluie et le sourire sarcastique des commandants

Comme dans la pièce d’Alfred Jarry Ubu roi (que Serge Bloch a d’ailleurs illustrée), l’absurde est clamé, répété et mis sous les yeux outrageusement. Comme lorsque le soldat attend que l’ennemi allume son feu pour allumer le sien ou lorsqu’il croit avoir croisé un lion alors qu’il est lui-même déguisé en buisson et qu’il s’agit sans doute de son ennemi, déguisé lui aussi.

Mais dans cet album, à travers la bêtise humaine (et particulièrement celle de ceux qui ordonnent la guerre mais ne la font pas véritablement) transparait une lueur d’humanité.

Car l’ennemi, l’autre, se révèle finalement bien plus semblable au soldat qu’on ne lui a appris à le croire. Et une fois arrivé dans le trou de l’ennemi, il trouve le même manuel, les mêmes photos de famille. L’ennemi ne serait donc pas un animal sauvage et sanguinaire ? Un homme alors ? Que faire ?

Dans le trou de l’ennemi, il y a…

Pourquoi lire L’ennemi ?

Par sa simplicité et son ouverture finale, L'ennemi de Davide Cali et Serge Bloch offre une réflexion mi-grinçante mi-amusante sur l'absurdité de la guerre. Soutenu par Amnesty International et par l'Historial de la Grande Guerre, cet album est devenu un incontrournable pour évoquer avec les plus jeunes le quotidien des soldats et les états d'âme d'un homme qui découvre que son adversaire lui est bien plus familier qu'il ne le croit. L'épure du dessin et des collages-trous met très efficacement en valeur la force des mots simples sur ce qu'est la guerre. Un ouvrage à avoir dans toute bibliothèque citoyenne.

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Mots tordus

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