Mots Tordus et Bulles Carrées

Toutes les morts de Laila Starr (RamV / Felipe Andrade)

Une jeune femme fume à la fenêtre en n’écoutant pas son interlocuteur.
De l’autre côté de la ville, une autre s’apprête à accoucher.
Au-dessus des nuages, Mort est convoquée au dernier étage et ce n’est jamais bon signe.
En effet, elle apprend que son rôle va bientôt être remis en cause par une future naissance et que, par conséquent, elle se retrouve au « chômage ».
Privilège suprême, on lui accorde une réincarnation pour vivre comme une mortelle.
Sous les traits de Laila Starr, elle compte bien retrouver le rôle qui lui est dû.

Réflexion et tradition

Mort et Vie en interconnexion

Une première mort brutale

Le pitch de Laila Starr est simple et intriguant.
Et si la mort se retrouvait du jour au lendemain au chômage ?

De ce simple pitch, Ram V en tire une réflexion intéressante sur la symbolique de la mort, son utilité, ses injustices et son impact sur notre société.
Comment ? Tout simplement en faisant mourir continuellement sa propre incarnation.
En effet, Mort se retrouve dans le corps d’une jeune fille tout juste décédée ( Laila Starr) et se lance à la poursuite de l’enfant qui trouvera le procédé de vie éternelle.
L’idée est simple.
Il suffit pour elle d’éliminer le problème à la source pour que tout revienne en ordre.
Sauf que tuer un enfant dont le sort n’a pas été décidé n’est pas chose facile.

Ce qui est assez malin, c’est que notre Laila Starr qui, à la manière de Daytripper des frères Moon et Ba, meurt à chaque fin de chapitre pour mieux renaître des années plus tard.
Ainsi, elle se retrouve à profiter de sa propre existence tout en pourchassant Darius, un homme qui vit lui aussi la sienne.
On explore ainsi la mort dans tous ses états : mort naturelle ou non d’un individu, la consumation d’une cigarette ou la destruction d’un bâtiment.

Il est d’ailleurs important de mettre en interaction l’évolution de Laila Starr avec celle de Darius.
Alors que Laila apprend ce qu’est la vie, par ses nouvelles expériences mais aussi par le lien qu’elle entretient avec son incarnation opposée, Darius fait de même avec la mort.
Celle-ci marque son parcours jusqu’à en devenir insoutenable.
La mort de trop, celle qu’on n’accepte plus.

Pourtant, si Ram V écrit un merveilleux hommage à la vie, c’est aussi, paradoxalement, un récit sur l’acception de sa fin.
Si l’humanité, dans sa grande majorité, tente vainement de l’éviter, l’auteur nous propose de mieux accepter l’inévitable .

Ram V et sa vision de l’Inde

Rendez vous avec sa destiné

Le continent indien est une thématique récurente dans les récits de Ram V.

Sur Swamp Thing Infinite, il explorait le poids des traditions indiennes sur la vie du héros.
Sur Laila Starr, il nous décrit un environnement, à travers la vie de Darius, plutôt aisé et empreint d’injustices et de contradictions.

Derrière la vie d’étudiants riches et inconséquents, comme n’importe quels gamins de sociétés capitalistes, se cachent les petites mains du quotidien.
Et comme pour la mort, la vie indienne fait face à de nombreuses inégalités.

De ce point de vue, le second chapitre est sans doute le plus fort de la mini-série.
On y découvre un Darius encore tout jeune qui se lie d’amitié avec un des domestiques de la maison, Bradhan.
En mettant en scène ce lien entre un enfant issu des hautes castes et un simple domestique, Ram V remet en question cette hiérarchie de classe si particulière en Inde.
La scène des fruits est d’ailleurs saisissante.

Dans ce même chapitre, on découvre aussi une procession funéraire traditionnelle.
Le deuil et le décès sont des choses qui se vivent en communauté.
Une façon de respecter les défunts tout en leur souhaitant bonne route pour la suite.

Un graphisme étrange et hypnotique

Un dessin qui défie les lois de l’anatomie

Si le récit de Ram V est une belle réussite, il ne serait sans doute rien sans le dessin de Filipe Andrade.
Alors que le dessinateur espagnol avait déjà travaillé sur plusieurs séries Marvel, il peut, avec Laila Starr, développer comme il se doit, toutes les particularités de son dessin.

En effet, celui-ci est assez original et s’éloigne des carcans imposés par les récits mainstream.
Son style est symbolisé par ses personnages filiformes qui échappent, par moments, aux règles anatomiques.
Chez Filipe Andrade, le corps est un outil graphique.

Son cadrage, classique et rigoureux, ne l’empêche pas d’avoir une mise en page dynamique voire cinématographique.

Les couleurs pastel d’Ines Amaro apportent la touche nécessaire à l’ambiance instillée par le récit.
La petite cerise sur le gâteau qui fait de cet ensemble un émerveillement graphique.

En résumé

Toutes les morts de Laila Starr fait partie des comics qui auront marqué cette année 2022. 

Même si sa structure et son propos rappellent, par certains égards, le génial Daytripper, Ram V y apporte une personnalité propre alliée à un brin de fantastique. 
Le tout est merveilleusement enrobé par le trait atypique et hypnotisant de Filipe Andrade. 

Une réflexion sur la vie et la mort convaincante et attachante. 

Pour lire nos chroniques sur : Hirateh, la fin du voyage et Quelques minutes après minuit

Bulles Carrées

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