Batman : un long Halloween (Jeph Loeb / Tim Sale)

Les Falcone dirigent la pègre de Gotham City.
Et le mariage d’alliance entre Johnny Viti et la fille de la famille conforte encore plus leur position.
Harvey Dent tente de mettre un terme à leurs activités frauduleuses mais ses actions restent infructueuses.
Jusqu’à ce le commissaire Gordon lui propose une alliance avec le justicier de Gotham : Batman.
Alors que le trio se forme, un énigmatique tueur, nommé Holliday, assassine Johnny Viti.
À partir de cet instant, le compte à rebours est lancé et chaque fête est propice à un nouvel assassinat.

Mais qui peut bien se cacher sous les traits de ce tueur en série ?

Super-héros et film de mafia

Batman : un long halloween est une mini-série en 13 numéros datant de 1996. Elle est écrite par Jeph Loeb et dessinée par Tim Sale, regretté prodige de l’industrie comics.
Par certains aspects, on la considère comme une suite du Batman : année un de Frank Miller et David Mazzuchelli. En effet, l’intrigue se déroule lors de la deuxième année d’activité du justicier et s’inscrit dans sa chronologie globale.
On y retrouve le duo Batman / Gordon, rejoint par un troisième larron, Harvey Dent, tout jeune procureur.
Depuis le Dark Knight de Christopher Nolan, on sait qui est Harvey Dent et ce qu’il deviendra.
Jeph Loeb propose ainsi sa version des origines de Double Face, la saupoudrant d’une bonne dose de polar.

Batman : un long Halloween reste, encore à ce jour, un incontournable qui aura même le droit à une suite intitulée Amère victoire et un spin off consacré à Catwoman.
Son influence est palpable au cinéma avec Dark Knight mais aussi le Batman de Matt Reeves ou les jeux videos Arkham.

Pour moi, il reste une de mes premières grandes lectures consacrées à l’Homme Chauve-Souris.

Mon halloween à moi

Je découvre Batman : un long Halloween en 1997, au sein de Batman Hors série édité par SEMIC.
La mini-série, divisée en 3 numéros, reste un souvenir incrusté au sein de mon histoire de lecteur de comics.

Il faut s’imaginer ce qu’était le marché du comics en France à cette époque.
Quand je suis « tombé dans la marmite », Marvel possédait l’entièreté du marché et DC, avec la fin d’AREDIT qui avait disparu du paysage français.
Paradoxalement, il faudra attendre que SEMIC perde les droits de Marvel, au profit de Panini Comics, pour enfin découvrir les héros DC sur notre territoire.

De mon côté, j’ai vu cette arrivée comme un nouveau monde à explorer.
Et par certains aspects, Batman : un long halloween a assouvi cette faim insatiable, tout en me plongeant dans un univers âpre et sombre.
Certes, Daredevil Born Again de Frank Miller et David Mazzuchelli (encore eux) était déjà passé par là. Mais l’approche de Jeph Loeb était différente. Plus qu’une réécriture, la mini-série un amalgame entre le mainstream et le polar.
La scénariste a parfaitement compris, notamment avec Batman, que ces deux genres pouvaient être intimement liés.
Enlevez le costume de Batman et mettez-lui un impair, vous obtiendrez le prototype du détective ténébreux. Même sa relation avec Catwoman est assez caractéristique du genre.
Jeph Loeb joue avec cette ambivalence, les balançant entre adversité et attirance profonde.
Et dans le couple, c’est la féline qui mène la danse.

Malgré tout, l’aspect super-héroïque n’est pas ignoré. Il fait même partie de l’ADN de l’intrigue en rameutant, pour l’occasion, toute la clique des super-vilains de la cité.
Et imaginez le plaisir jouissif, pour une jeune lecteur de DC, de découvrir cette galerie de fous furieux, du plus obscur Solomon Grundy à l’iconique Joker.
Leur apparition, loin d’être un gadget, sert l’histoire dans son ensemble.
La partie avec Poison Ivy ou celle de l’Epouvantail impactent notamment les réactions de Bruce Wayne, l’amenant, lui aussi, à devenir un potentiel suspect.

Or, les suspects seront nombreux !
Batman : un long Halloween est un whodunit implacable qui risque de triturer vos ménages jusqu’à sa révélation finale.

Un whodunit implacable

Maitrise totale du suspens

Batman : un long halloween ne nie aucunement ses influences.
Il est difficile de ne pas voir la famille Falcone comme un miroir de la famille Corleone tant Carmine est un rappel graphique à Marlone Brando.
De la même façon, le trio Gordon/ Batman / Dent évoque la bataille des Incorruptibles face à la pègre d’Al Capone.
Sans parler d’influences plus annexes allant du Silence des agneaux à Usual Suspect.

Or, avec de telles références, Jeph Loeb se devait de proposer un scénario aussi prenant qu’imprévisible.
L’idée de base, d’une efficacité redoutable, rend la lecture addictive. Un tueur en série commet un meurtre lors de chaque fête américaine.
Le modus operandi est clair mais les objectifs restent obscurs.
En effet, Jeph Loeb s’amuse à multiplier les fausses pistes. Il sème les indices tout en brouillant les pistes jusqu’à une double (voire triple) révélation difficilement prévisible.

En parallèle, Batman : un long halloween est aussi l’avènement d’un nouvel adversaire : Double Face.
Et la question se pose : est-ce que ce changement est accidentel ou trouve-t-il des origines plus profondes ?
Tout au long du récit, la question se pose, instillant le doute mais au sein du triumvirat.
Harvey Dent, James Gordon et Batman se retrouvent dans cette lutte commune, s’accordant une confiance réciproque.
Si Batman et Harvey sont les deux faces d’une même pièce, Gordon reste le garde de fou de leur radicalité d’action.
Pourtant, il ne pourra empêcher le pire d’arriver .

Les traumas de Bruce Wayne sont connus mais Jeph Loeb explore les failles de Gordon et de Dent, complètement happés par leur « mission ».
Les répercussions familiales sont latentes. Et alors que les tensions restent sous jacentes dans le couple Barbara / Gordon, Gilda Dent ne peut réfréner sa peur de voir son mari un jour disparaître.
Là aussi, les lecteurs avertis y verront les prémisses de ruptures plus profondes.

À noter qu’encore à ce jour, la fin pose questions. Les interprétations restent nombreuses et aucun auteur n’a cherché à y apporter des réponses claires.
Et c’est tant mieux !

La masterclass de Tim Sale

Des images qui marquent la rètine

Lors de la publication de Batman : un long halloween , Tim Sale n’est encore qu’un tout jeune dessinateur.
Il a enchaîné quelques travaux en indépendant, notamment sur le Grendel de Matt Wagner ou la série Billie 99. Mais cette mini-série est un de ses premiers travaux mainstream.

Et pour une première fois, l’auteur s’empare littéralement du héros.
Son encrage massif, particulièrement appréciable sur la version NB, sa gestion des ombres et des lumières, ainsi que son trait rugueux correspondent à merveille au Dark Knight.
À noter que, sur la version couleur, Gregory Wright rend parfaitement hommage à cet esthétisme en choisissant une palette aux tons brunâtres et grisâtres, adéquate.

Quel que soit le protagoniste, la vision de Tim Sale frappe les esprits. C’est notamment perceptible sur des vilains iconiques tel que Joker, caractérisé par son immense dentition ou l’Épouvantail, tout droit sorti d’un film d’épouvante.
Sa narration reste classique voire rigide mais fait la part belle à de sublimes splash pages.

Son style s’accorde autant au fantasque du héros qu’au réalisme du polar.

En résumé

Ce n'est un secret pour personne. Batman : un long halloween de Jeph Loeb et Tim Sale est un must have absolu. 

Jeph Loeb, pour un de ses premiers travaux chez l'écurie DC, réussit le pari de nouer le mainstream à un des grands genres du polar : le whodunit. On tente, vainement, de découvrir le coupable tout en explorant l'immense galerie des grands vilains de Gotham City.

L'enquête est solide, les indices sont nombreux et le puzzle, une fois assemblé, se montre terriblement vicieux autant pour sa résolution que pour ses apports à l'histoire de Batman.

La version noir et blanc offre un véritable écrin à l'esthétisme du regretté Tim Sale.
On reste épaté par sa maitrise graphique, même si cette oeuvre n'est que la première pierre d'une bibliographie peuplée de pépites.

Batman : un long halloween est plus qu'un coup de coeur. C'est un indispensable pour tous lecteurs de bandes dessinées.
Bulles carrées

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  • Le crime de l’Orient Express

Prix et récompenses

  • Eisner Awards du meilleur recueil – 1999
  • Eisner Awards de la meilleure mini-série – 1998

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