La vie entière ( Timothée de Fombelle )

J’aime passionnément les récits de Timothée de Fombelle, ce n’est un secret pour personne. Son écriture pleine de poésie et ses aventures écologiques se lisent et se relisent avec un plaisir infaillible. C’est donc avec avidité que j’ai plongé dans le court récit qu’il publie chez Gallimard La Vien entière. L’histoire d’une jeune résistante qui, en attendant son chef de réseau, écrit un texte dans lequel elle imagine leur vie d’amour.

« Et ne vivons-nous pas chaque jour une vie entière ?« 

C’est cette citation d’Etty Hillesum, jeune femme juive décédée au camp d’Auschwitz en 1942 et autrice d’un journal intime et de lettres qui nous sont parvenus après la guerre, que Timothée de Fombelle place en exergue.

Mais celle qui va parler – ou plutôt taper à la machine – le texte que vous allez avoir sous les yeux, c’est Claire. Elle a 19 ans. Le jour, elle est dactylographe ; la nuit, elle note ce que lui dicte Blanche, son chef de réseau. Les Feuilles Volantes. Elle ne connait pas même son vrai nom. Leurs rendez-vous sont secrets. Quand il ne vient pas, il glisse un mot sous la porte. Elle sait que s’il n’est pas au rendez-vous, au bout d’un certain temps, elle doit partir. C’est qu’il a été arrêté. Par sécurité, elle doit partir.

Mais voilà, ce soir-là, elle a décidé de lui dire qu’elle l’aime. Même si elle ne le connait pas vraiment. Même si leur relation est purement résistante. Or, il ne vient pas. Alors Claire imagine et tape à la machine ce qu’elle voudrait lui dire. Leur vie à deux, leurs souvenirs de rencontre et ceux, imaginaires, de leurs moments d’amour, de famille, de vieillesse.

J’ai des souvenirs d’avance. Je les écris dans le désordre, très vite, pour rester vivante. Quand ils n’ont pas encore existé, je les invente.

C’est une machine à écrire Royal avec quarante-neuf touches. Elle fait cette nuit sous mes doigts un bruit de machine à coudre, ou de mitrailleuse bien graissée. Je sais pourtant qu’il ne faut rien écrire. Ne laisser aucune trace derrière moi. Quitter l’appartement. Disparaitre s’il en vient pas. C’est la règle. Mais je reste là, je déchiffre les bruits de la rue tout en bas. S’il a été pris, pourquoi m’enfuir ? Que me resterait-il ?

Je l’attends. Qu’ont-ils fait de lui ? J’écris la vie que nous n’aurons pas.

Sous ses doigts, les années rêvées vont passer, souvenirs d’enfance, de vieillesse, d’amour, de famille et d’absence. Il faut se laisser emporter par le lecture.

Comme un souffle

La Vie entière se lit dans un souffle. 77 pages d’un amour à peine éclot, peut être mort.

La voix de Claire, sous l’écriture de Timothée de Fombelle, est vive, sensible, lumineuse et dense d’éphémères moments. Elle dit, à travers lui, la vie faite d’attente, de joies, de détails insignifiants et essentiels à la fois.

Je peux décrire chaque instant de ce qui n’existera pas, la tiédeur de la brique, le vertige là-haut, au-dessus du monde, le goût du vin dans sa bouche, les mots, la nuit blanche, l’averse qui nous chassera du toit avant l’aube. Je peux écrire sans rien avoir connu. Qu’est-ce que je sais des retrouvailles ? Qui m’a jamais attendue ? Et lui, est-ce que je l’ai déjà vu rire une seule fois ?

Le texte est une déclaration, un flux de conscience amoureuse, un album de souvenirs imaginaires dont on tournerait les pages au hasard. Et l’on est emporté. Par la douceur de mots qui n’ont pas été prononcés, par la tendresse des gestes qui n’ont pas caressé.

Il est aussi un au revoir. Le journal intime et poétique en accéléré d’une vieille dame de 19 ans. Un pendant aux Feuilles Volantes que Blanche lui fait écrire.

On pense aux Feuillets d’Hypnos de René Char, aux lettres de fusillés du groupe Manouchian, aux lettres de Westerbork d’Etty Hillesum, dont voici un extrait :

Les quelques grandes choses qui importent dans la vie, on doit garder les yeux fixés sur elles, on peut laisser tomber sans crainte tout le reste. Et ces quelques grandes choses, on les retrouve partout, il faut apprendre à les redécouvrir sans cesse en soi pour s’en renouveler. Et malgré tout, on en revient toujours à la même constatation : par essence la vie et bonne, et si elle prend parfois de si mauvais chemins, ce n’est pas la faute de Dieu, mais la nôtre. Cela reste mon dernier mot, même maintenant, même si l’on m’envoie en Pologne avec toute ma famille.

Enfin, on découvre, une fois La Vie entière refermé, le courage de cette jeune amoureuse qui trouve dans l’imaginaire de son récit la force de vivre et de résister.

Pourquoi lire La Vie entière ?

La Vie entière est un roman poétique et puissant qui donne corps et voix à Claire, une jeune résistante amoureuse d'un homme qui peut être ne le saura jamais. Timothée de Fombelle offre sa plume vive et sensible à un flux de conscience amoureuse, à des moments intimes qui n'existeront sans doute jamais mais dont l'éphémère réalité au travers du texte fait la force. La Vie entière est un hymne à l'amour, à la vie et l'écriture. Un livre lumineux. La beauté contre la mort.
Mots Tordus

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