Les carnets de Stamford Hawksmoor (Bryan Talbot)

Gerald Stamford a été retrouvé mort, une balle dans le bec.
Si les enquêteurs optent pour la thèse du suicide, son frère, Stamford Hawksmoor, n’y croit pas !
Certes, ils ne se côtoyaient plus vraiment mais le détective sait que cet acte ne correspond pas à son tempérament.

Au même moment, alors que l’Angleterre se prépare à fêter son indépendance, le Boucher de Shredich répand la terreur dans les rues de Londres.

Aux origines de Granville

Un ersatz de Sherlock Holmes ?

Un monde en transition

Les carnets de Stamford Hawksmoor de Bryan Talbolt est un spin off de sa précédente série, Grandville.
Nous y avions découvert le mentor de Lebrock, Stamford Hawksmoor, dans le dernier tome de la série « Force majeur ».
Avec son physique atypique, la filiation avec Sherlock Holmes semble évidente.
D’ailleurs, Bryan Talbot, qui aime égrainer les références en tout genre, ne s’en cache pas.
Est-ce pour autant une simple copie ? Loin de là !

Comme son modèle, Stamford est un esprit brillant à la logique implacable.
Pourtant, il n’en reste pas moins un simple rouage de Scotland Yard. En effet, contrairement à son homologue, le détective doit rendre des comptes à ses supérieurs. Et au vu de ses méthodes, cela peut rapidement le mettre à défaut.
Néanmoins, son éthique morale reste intacte. Bourgeois et flic, il ne cède pas aux enjeux de classe et reste fidèle à la justice. Ainsi, quand il a une cible en vue, il n’en démord pas.

Socialement, Stamford Hawksmoor est bien moins psychorigide.
Il s’est formé une petite « garde » autour de lui et se montre socialement impliqué. Il s’entend d’ailleurs très bien avec ses voisins et leurs enfants qui l’appellent amicalement « Tonton ».
Paradoxalement, ses rapports familiaux sont plus « complexes ».
La mort de Gerald l’amène à revenir sur un passé familial contrasté. Il avait beau admirer son frère, il n’a jamais pu tisser de réel lien avec lui. Il est évident que Bryan Talbot fait ici écho à la relation de Sherlock Holmes avec son propre frère, Mycroft.

Plus original, Stamford est père de famille.
Depuis sa séparation, Cowald vit avec sa mère et son beau-père et ne porte guère d’intérêt à son père.
Ainsi, on découvre le détective sous un jour nouveau, face à un fils ingrat et bête, ne cessant de dénigrer ses activités.
Enfin, Stamford se montre plus romantique, tombant amoureux,  » comme un jeune garçon » de la secrétaire de Scotland Yard.
Mais que ce soit pour son fils, son frère ou sa vie amoureuse, l’auteur se montre cynique, n’offrant que peu d’espace à la réconciliation. Et encore moins à la rédemption !
Pour Bryan Talbot, le happy end n’est pas une option.

On pourrait d’ailleurs y voir un manque d’émotion.
En effet, malgré son lot de déconvenues et de tragédies, le détective se montre en retrait, pour ne pas dire froid.
Or si certains actes servent à accentuer la radicalité du détective, ils sont rarement traités par l’émotion.
Au final, tout comme son détective, Bryan Talbot reste un pragmatique. Chaque élément a une utilité.

Une multitude d’enquête

Un détective dans les rues de Londres

Les carnets de Stamford Hawksmoor optent pour une narration « témoignage » rappelant celle de Watson.
Le narrateur raconte l’enquête en y rajoutant cette petite dose de tension et de mystère inhérente au projet.
À ceci près que le narrateur n’est autre que Stamford Hawksmoor lui-même.
Et je dois avouer que les petites mises en garde du début, aussi intrigantes soient elles, s’avèrent en réalité mensongères.
Ceci dit, on pardonne cet écueil à Bryan Talbot tant son récit reste maitrisé et haletant.

Le point central de l’enquête de Stamford tourne autour du suicide supposé de Gerald.
En parallèle, le détective se charge de l’affaire du Boucher de Shredich, un tueur en série rappelant les massacres de Jack l’éventreur.
Alors que son « modus operandi » restait précis, ses derniers crimes dérogent à ses habitudes. Comme si ses objectifs prenaient une autre tournure.

Les morts se multiplient et l’enchainement des affaires brouille les pistes.
Les protagonistes sont nombreux et détiennent certaines révélations clés.
Or, plus on avance, plus la situation politique et sociale de l’Angleterre prend un rôle primordial.
Déjà sur Grandville, Bryan Talbot se montrait particulièrement critique contre cet état bourgeois, manipulateur et vorace.
C’est d’autant plus fort que, selon ses dires, Stamford fait lui même partie de cette bourgeoisie.

Ainsi, Bryan Talbot se permet de triturer l’histoire de l’Angleterre.
En effet, GrandVille comme Les carnets de Stamford Hawksmoor sont des uchronies.
L’auteur met en scène une Angleterre qui était sous le joug de la France napoléonienne.
Bryan Talbot s’attarde légèrement sur cette Histoire, précisant les dates et les personnages charnières, amenant à cette nouvelle situation politique : l’Indépendance.
Cette vision historique remodelée se montre pertinente autant pour l’idéologie qu’elle véhicule que pour son impact sur l’intrigue globale.

Stamford et son créateur n’en sont pas moins naïfs.
Ils savent que les promesses de changements sont souvent décevantes. En cela, la Révolution Française est l’exemple d’une action menée par la bourgeoisie sous prétexte d’égalité. Pourtant, les pauvres sont restés pauvres et la Révolution a servi de tremplin à l’appétit vorace de Napoléon Bonaparte.

Si tous ces éléments créent une véritable richesse narrative, la multiplicité des enquêtes amène à quelques empressements.
Surtout que l’auteur nous balade d’une enquête à l’autre sans prendre le temps de la transition.
Mais une fois le recoupement des enquêtes opéré, la révélation s’avère évidente.
Malgré tout, le sort du Boucher risque de surprendre, tout en faisant le lien avec la série mère.

Un graphisme old school attachant

Sépia et anthropomorphisme

Bryan Talbot est un auteur britannique avec une longue carrière derrière lui, qu’elle soit en Grande Bretagne ou aux Etats-Unis. Ses oeuvres sont aussi nombreuses que les récompenses prestigieuses acquises au fil du temps.

De mon côté, je l’ai découvert avec Grandville, une uchronie policière et anthropomorphique réjouissante.
Or, si le récit est percutant, les premiers volumes de la série souffrent d’une mise en couleur par ordinateur « expérimentale ».
Au fur et à mesure, Bryan Talbot atténue cet aspect, permettant de mieux apprécier toutes les qualités de son dessin, puis abandonne cette technique pour Les carnets de Stamford Hawksmoor.

Le graphisme de Bryan Talbot reste classique dans son approche de l’anthropomorphisme mais se montre généreux dans ses environnements et sa mise en page.
Le trait est propre, les designs sont soignés et les décors profitent de véritables recherches documentaires, sources de nombreux clins d’oeils.
À la lecture de cet album, j’ai retrouvé une approche similaire à celle d’Aurélien Lozes sur L’orfèvre.
D’ailleurs, il ne serait guère étonnant d’apprendre que l’auteur français apprécie le travail de Bryan Talbot.

En abandonnant l’outil informatique, l’auteur retrouve ses pinceaux et propose une colorisation sépia du plus bel effet.
Pour le coup, il maitrise totalement la technique, donnant une nouvelle dimension à ses planches tout en apportant une atmosphère unique à cet album.

En résumé

Les carnets de Stamford Hawksmoor de Bryan Talbot fait la part belle au mentor de LeBrock, découvert dans les pages de Grandville. 

Partant du suicide de son frère, Stamford Hawksmoor se retrouve embarqué dans une enquête aux multiples ramifications, allant du crime crapuleux au terrorisme politique, dans une Angleterre en pleine passation de pouvoir.
L'album est riche et l'auteur nous balade d'une affaire à l'autre avant de recoller les pièces amenant vers sa révélation finale.

Hommage évident à Sherlock Holmes, Stamford n'en est pas moins un personnage unique, certes brillant mais bien plus intégré à la société que son illustre modèle.
Même si la vie ne lui fait pas de cadeau, le détective semble prendre tout cela avec un recul désarçonnant.

Les dessins de Bryan Talbot sont dans la droite lignée de Grandville, même si, pour l'occasion, il délaisse l'outil informatique pour le pinceau et des couleurs sépias du plus bel effet.

Les carnets de Stamford Hawksmoor sont une porte d'entrée accessible à l'univers de GrandVille.
Bulles carrées

Pour lire nos chroniques sur :

  • Le serpent et la lance

Laisser un commentaire

Retour en haut