Daredevil : Born again (Frank Miller / David Mazzucchelli)

Contre un dernier shoot, Karen Page vend le secret de son ex-compagnon Matt Murdock : l’avocat connu sous le nom de Daredevil.

En peu de temps, Matt voit sa vie s’effondrer.
Viré de son cabinet, trainé en justice, il se retrouve sans domicile et sans ami pour l’épauler.
Cependant, il ne met pas longtemps à découvrir celui qui se cache derrière ses malheurs. Wilson Fisk, le Caïd de la pègre, connaît maintenant l’identité secrète de son ennemi juré et il compte bien régler ses comptes.

Ainsi, Matt entame une descente en enfer que lui seul peut stopper !

La renaissance du comics de super-héros

Pour la sortie de la saison 4 de Daredevil sur Disney plus, Panini Comics réédite un des chefs d’oeuvre du comics en édition prestige : Daredevil born again.

Signant le retour de Frank Miller sur le titre, accompagné par David Mazzucchelli au dessin, cette intrigue reste un monument de la (dé)construction du super-héros.
Ce run a inspiré, des années plus tard, les travaux d’auteurs aussi prestigieux que Kevin Smith et Brian M. Bendis, tout en imposant une marque de fabrique au personnage.

Décadence, chute et renaissance

Un héros sans le sous

Daredevil born again de Frank Miller et David Mazzucchelli est une oeuvre essentielle du comics, voire de la bande dessinée en générale.
Datant de 1986, cette intrigue s’étale sur sept numéros (du 226 au 233) et elle fera du super-héros un des personnages emblématiques de Marvel.

Entre Frank Miller et Daredevil, c’est une longue histoire d’amour.
Tout d’abord dessinateur de la série aux côtés de Roger McKenzie, il en devient rapidement l’auteur complet.
Fort d’une certaine liberté, il y introduit de nouveaux protagonistes, à l’image de la ténébreuse Elektra.
Son run, bien plus sombre, est un mélange d’admiration pour le travail de Will Eisner et de passion pour la culture asiatique.
Il quitte la série en 1983 pour mieux le retrouver en 1986, entamant une ultime entreprise de déconstruction.

En effet, si son run original se veut plus sombre, il n’est rien comparé à Born again.
Celui-ci sonne comme un aboutissement.
Jamais un héros n’aura été aussi malmené. Au point que, sur une bonne partie du récit, son alter ego Daredevil s’efface complètement au profit d’un Matt Murdock anéanti.
L’idée est pourtant simple mais personne n’avait jamais osé la pousser aussi loin.
Et si le pire ennemi d’un super héros découvrait l’identité secrète de son adversaire ? Que ferait-il ?
Frank Miller aurait pu opter pour une approche basique mais l’ambition du scénariste américain est tout autre.
Il veut détruite son héros pour mieux le reconstruire.

Pour cela, il reprend l’idée d’un parcours presque christique, allant du purgatoire jusqu’à l’inévitable renaissance.
La chute se veut brutale, même si elle n’est pas totalement inattendue.
Matt Murdock était déjà dans une impasse.
Son cabinet fait faillite et son couple avec Glory bat de l’aile.
En réalité, ce sont les prémisses d’une effondrement autant physique que psychologique.
Certes, Matt Murdock perd tout, se retrouvant à la rue aux côtés des laissés-pour-compte.
Mais la chute mentale est vertigineuse.
On assiste à la déchéance d’un héros qui tombe dans la paranoïa et cède à la plus basique des vengeances.

Frank Miller fait vivre à son personnage un véritable chemin de pénitance, les coups du Caïd remplaçant les clous sur la croix.
Mais c’est en acceptant ces pêchés que le héros pourra renaître.
Et effectivement, l’homme est complexe et donc faillible. Et c’est justement cette complexité qui fait sa richesse et sa force.
Autant dans son rapport avec la justice que celui à la religion, le héros a une double identité qui vire souvent, pour lui comme pour son entourage, au cauchemar.

D’ailleurs, son entourage n’est pas en reste.
De Foggy à Ben Ulrich, chacun est à une étape d’une vie plus ou moins liée au héros d’Hell’s Kitchen.
Le cas de Ben Ulrich est très intéressant.
Le journaliste enquête sur la disparition de Matt Murdock et empiète sur le terrain du Caïd.
Entre intimidation et tentative de meurtre, le journaliste se retrouve à mettre ses convictions à l’épreuve de sa peur.
D’une certaine façon, Ben Ulrich connaît un parcours similaire à celui de Matt.
À travers celui de Matt Murdock, on découvre un homme détruit mais se relevant pour se battre pour la justice.
À travers celui de Ben Ulrich, on découvre le travail d’un journaliste menacé pour ses engagements mais qui continue à lutter pour la vérité.

Il est peut être un peu tôt pour dire que Daredevil born again montre les amorces précoces d’un Sin City.
Cependant, sans être aussi radical que le polar hard boiled de Frank Miller, ce run tient plus du thriller que du comics mainstream.
Âpre, sombre et violent, les protagonistes se montrent sous un jour nouveau.
Le récit est empreint d’un réalisme saisissant mais garde, au final, un héroïsme profond teinté d’une légère critique sociale et politique.

Un lectorat sous le choc

Dire que Daredevil born again est un chef d’oeuvre du comics est une évidence.
Et même si le jeune lectorat trouvera certains codes narratifs et graphiques désuets, le récit garde toute son ampleur.
D’autant plus, qu’encore aujourd’hui, rares sont les auteurs qui auront été aussi loin dans leurs propos et dans la violence induite.

Découvrir Daredevil born again quand on est un tout jeune lecteur de comics est une véritable expérience.
À mon époque, on lisait encore les aventures de nos super-héros préférés au sein de revues aussi prestigieuses que Strange, Titan ou autre Nova.
Pour ma part, j’ai fait mon initiation sur Spécial Strange avec la fin du run de Chris Claremont et Jim Lee sur les X-Men et les New Warriors de Fabian Nicieza et Mark Bagley.
Les héros étaient colorés et leurs aventures pouvaient paraître « légères ».
Certes, on trouvait un Hulk : Futur Imparfait ici et là mais, dans l’ensemble, le comics mainstream restait un divertissement innocent.

C’est en fouillant dans ce que j’estimais être des vieilleries que je tombe sur Daredevil born again.
À cette époque, la série sortait dans Strange mais la violence de l’histoire avait surpris Semic qui avait dû en censurer le contenu.
Il faut dire qu’aux côtés de Spider-Man, Iron Man et Avengers, le titre tranchait. Dans tous les sens du terme.

Pourtant, malgré son charcutage en bonne et due forme, cette lecture m’a complètement chamboulé.
À partir de ce moment, j’ai compris que les comics n’étaient pas de simples divertissements et portaient, en leur sein, le potentiel d’une puissance inimaginable.
Le concept de super-héros avait été poussé à son extrême, lui faisant passer un cap dans mon imaginaire.
C’est d’autant plus déstabilisant que ce choc était inattendu.
Je n’avais jamais lu de Daredevil et je ne connaissais absolument pas le travail de Frank Miller.

Ce comics explique à lui seul mon amour des comics, de Daredevil et de Frank Miller.
Frank Miller est un scénariste qui peut être borderline mais avec Daredevil born again, il montre que la destruction n’est qu’un prétexte à une vie nouvelle.

Maestria graphique

Une narration au cordeau

David Mazzucchelli entame sa première collaboration avec Frank Miller avec Daredevil born again.

Le dessinateur commence sa carrière chez Marvel en 1980 et sera sur Daredevil lors du retour de Frank Miller.
Les deux auteurs se découvrent et le duo fonctionne assez bien pour les retrouver, chez la concurrence, sur le non moins excellent Batman : année un .

Malgré sa jeunesse, David Mazzucchelli montre de véritables aptitudes graphiques et il ne met guère de temps à assimiler les codes du mainstream.
Son style réaliste convient parfaitement à l’ambiance de Daredevil. Le héros virevolte avec grâce mais aussi avec une certain brutalité dans les impacts.
L’auteur accorde aussi une grande importance à l’expressivité des personnages, renforçant ainsi l’impact émotionnel de cette chute.
La narration est brillante et retranscrit les élans cinématographiques de l’écriture de Frank Miller.
On sent un réel plaisir à croquer ces protagonistes dans des scènes d’une profonde humanité voire dévorantes, comme celle mettant en scène Karen Page et Matt.

Malgré tout, l’oeil averti remarquera une légère évolution stylistique au fil des pages.
L’édition prestige nous offre en bonus quelques pages crayonnées avec un trait de plus en plus lâche, laissant une place prédominante à l’encrage.
Et cela se sent énormément sur les derniers chapitres.
Les lignes se simplifient, les formes sont plus strictes pour ne pas dire brutales.
Si le posing est bien présent, la radicalité de ces choix esthétiques explose au fil des pages.
Était-ce pour tenir la cadence ? Ou simplement les prémisses d’un auteur en constante interrogation ?

Au final, la carrière de David Mazzucchelli, bien que marquée par deux chefs d’oeuvres, est assez brève.
Il quitte rapidement les big two pour se consacrer à des projets indépendants marqués par une évolution graphique plus personnelle.
À l’image de Matt Murdock, David Mazzucchelli a déconstruit son dessin pour mieux le reconstruire sous une forme nouvelle, donnant naissance, en 2010, un nouveau bijou : Asterios Polyp.

En résumé

Daredevil born again de Frank Miller et David Mazzucchelli est un des grands chefs d'oeuvre du comics mainstream. 

Après avoir reconstruit la mythologie de Daredevil, Frank Miller revient sur le titre avec un récit coup de poing mettant en scène la déchéance, tant physique que psychologique, du super-héros.
Récit âpre et sans concession, l'intrigue surprend par sa radicalité et sa violence.
Frank Miller y dépeint un homme en perdition qui doit apprendre à faire avec ses erreurs pour mieux se reconstruire.

Au dessin, il est épaulé par le "surdoué" David Mazzucchelli.
Bien qu'au début de sa carrière , le dessinateur étonne par la précision de son trait et de sa narration.
Malgré tout, on sent déjà, au fil des pages, qu'il triture son dessin à la recherche de futures évolutions.

Une oeuvre majeure autant pour le personnage que pour le jeune lecteur que j'étais à l'époque.
Bulles carrées

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