2025 et 2026 seront deux années bien remplies pour Clément Viktorovitch. Il est et sera en tournée avec son spectacle L’art de ne pas dire partout en France. Dans cette fiction, coécrite avec Ferdinand Barbet, il incarne un conseiller en communication, trahi par le président qu’ il conseillait, qui prend sa revanche en révélant tous les dessous de sa campagne et notamment ceux de ses discours. Le texte de cette pièce de théâtre illustre, de manière fictive, le rapport distordu des hommes politiques au vrai. Il est suivi des Chroniques d’un saccage du langage, recueil de citations malmenant la parole publique suivies des faits qui s’y opposent.
Vide, mensonges et contre-vérités
Alors qu’il vient juste de se faire lâcher par son président fraichement élu pour une histoire de facture de coiffeur, un ex-conseiller organise une conférence de presse. Il compte y révéler les ficelles et les manœuvres qui lui ont permis de gagner l’élection.
De Pygmalion à mentor trahi, l’homme qui prend la parole à beaucoup à dire. Notamment sur ce que cache le langage de son ancien protégé.
Et en effet, tout est langage en politique. De la déclaration de candidature aux débats en passant par la conférence de presse ou le discours d’investiture.
S’il dévoile les mensonges, les contre-vérités et autres euphémisations, c’est surtout le vide du discours politique qu’on met en lumière. L’art de ne pas dire.
C’est en cela que nous nous sommes distingués de nos prédécesseurs. Eux cherchaient comment dire ce qu’ils allaient faire, tandis que ce que nous avons fait, nous ne l’avons jamais dit. A force de remporter nos victoires par le vide, la politique est devenue, non plus un dialogue de sourds, mais un débat de muets.
Le personnage raconte en détails, non sans ironie, comment il a transformé un député en candidat, un candidat en président et un président en homme d’Etat. Le tout, construit sur du langage manipulé.
Et la fiction est plus vraie que nature… Car même si Clément Viktorovitch se défend d’avoir pris Emmanuel Macron comme « modèle » pour son président, il n’en reste pas moins l’un des digne représentants de la nouvelle rhétorique des démocraties occidentales de l’ère de la « post-vérité ».
Redonner du sens au langage pour faire vivvre la démocratie
Evidemment, tenir entre les mains le texte d’une pièce est toujours frustrant. Le théâtre est un art vivant et vibrant qui donne corps et chair aux mots et au langage.
Il n’en reste pas moins, pour celles et ceux qui n’auront pas la chance de voir Clément Viktorovitch sur scène, une certaine jubilation à reprendre la main sur cette communication politique. Celle qui tend à nous ôter notre libre arbitre par le creux de son discours.
Le tout est limpide et ludique, sarcastique et ironique, glaçant et terriblement réaliste.
Jouons à un jeu ! Jouons à « Du Vide ou Du Plein » ! Vous allez voir, c’est rudimentaire : je prends une phrase prononcée par mon poulain durant son discours, et nous devons déterminer si propos est vide ou s’il est plein. Est-ce que le candidat dit quelque chose ? Ou est-ce qu’il aurait pu se taire sans que cela change rien ?
Par exemple : « Mes chers amis… » Prenons un petit temps de réflexion… Evidemment, c’est vide. Voilà, vous avez compris je pense.
Je continue : » Ce n’est pas par plaisir mais par devoir que je me présente devant vous. »
Qu’en pensez-vous ? Du vide ou du plein ? C’est du plein ! Mais du plein de quoi ? Du plein de lui-même. Le candidat prétend être désintéressé, prétend se mettre au service des circonstances, prétend agir sans prendre en compte ses propres désirs. Mais au fond… ce ne sont que des prétentions. Qui ne garantissent rien, sinon son caractère prétentieux ! Ici, le candidat se contente de bâtir son image, il émet de l’ethos comme on dit dans notre jargon. Il cherche à plaire. Pas à convaincre.
Les notions de maîtrise de l’art oratoire et de rhétorique permettent ici de décrypter les discours politiques. Mais aussi d’en démontrer le vide, voire la contre-vérité, par contraste. Car ce qui effraie le plus, c’est le danger que font courir les hommes politiques qui utilisent cette communication à la démocratie. Alors que Clément Viktorovitch avait mis en valeur le Pouvoir rhétorique dans son précédent ouvrage, il s’agit ici de nous alerter. En effet, ce qui se dessine, ce sont les Chroniques d’un saccage du langage, où l’on voit se dissoudre non seulement le sens des mots, mais aussi, peut-être, le fondement même de notre débat public. Et si l’ère de la post-vérité nous avait fait entrer, en réalité, dans celle de la post-démocratie ?
Pourquoi lire L’Art de ne pas dire ?
L'Art de ne pas dire est à la croisée de l'essai et de la fiction. En donnant la parole (vengeresse) à l'ancien conseiller en communication imaginaire d'un président fraichement élu, Clément Viktorovitch et Ferdinand Barbet décryptent les mécanismes du discours et la manipulation des hommes et femmes politiques. Le propos est accessible et diablement efficace, malgré les références aux notions de rhétoriques nombreuses. Cette lecture ne laisse pas indifférent. Elle permet de poser un oeil (et une oreille) nouveau sur le langage mis en scène par ceux qui nous gouvernent ou aimeraient le faire. Il est surtout un appel à garder éveillé notre libre arbitre.


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