Trous de mémoires (Nicolas Juncker)

À la mort du photographe, Gérard Poaillat, le ministre de la culture confie au maire de Maquerol, l’élaboration d’un mémorial consacré aux victimes de la guerre d’Algérie.
Ainsi, il convie une historienne et un artiste pour monter ce projet ambitieux.
Mais, rapidement, les visions et les ambitions de chacun.es s’opposent.

En prime, le maire a une idée brillante : convier la mémoire collective à l’hommage au photographe.
Pour cela, l’historienne, Stéphanie Delbeille-Violette se retrouve, contre son grès, à interviewer les habitants de Maquerol pour en tirer des souvenirs incomplets et, parfois, douloureux.

Avec un sujet aussi épineux que la guerre d’Algérie, est-ce que la mémoire peut être collective ?

Trous de mémoires : une histoire de points de vue

Un sujet encore d’actualité

La question algérienne

Trous de mémoires de Nicolas Juncker résonne fortement avec l’actualité.
Hasard ou non du calendrier, entre des relations diplomatiques contrastées et les propos de Jean-Michel Aphatie sur les massacres en Algérie, le sujet est bouillant.

En réalité, la question algérienne a toujours prêté à polémique.
Avec cet album, Nicolas Juncker nous explique en quoi elle amène, encore aujourd’hui, a des réactions aussi viscérales.

Or la création d’un musée consacrée à cette Histoire devient le catalysateur de tous les ressentiments.
Prenant modèle sur un projet de musée à Montpellier, Nicolas Juncker explore les tensions et les remontrances qu’une telle entreprise provoque.
L’objectif est louable voire nécessaire mais elle demande une objectivité historique à toute épreuve.
Or, en menant, pour le compte du maire, une série d’interview, l’historienne du groupe, Stéphanie Delbeille-Violette, en connaît déjà les résultats : la mémoire de cette période reste propre aux individus et ne peut établir une vérité.
D’ailleurs, celle-ci est souvent relatée par un intermédiaire et pose la question de l’interprétation des faits.

Et outre l’opposition classique entre colon et colonisé, l’auteur décrit une multiplicité d’avis.
Même le mot souffrance ne symbolise pas la même chose suivant la personne interrogée.
Pour certain.es, elle est lié à l’abandon ressentis par les pieds noirs.
Pour d’autres, c’est l’expression de l’occupation française.
Nicolas Juncker n’élude aucun sujet, du racisme à la torture en passant par des témoignages tantôt émouvants, tantôt glaçants mais avant tout humains.
Il démontre que derrière la grande Histoire, se cache de petites histoires comme celle de cet homme qui ne se sent à sa place ni en France ni en Algérie ou ce jeune algérien qui reproche à la France une histoire qu’il ne connait pas

On sort de cet album avec une vision plus globale.
Nicolas Juncker cherche avant tout à tordre le coup aux préjugés tout en mettant le doigt là où cela fait mal.

Trous de mémoires et Opposition de styles

Un artiste, une historienne et un politique

Trous de mémoires, en plus de son regard pertinent sur la question algérienne, propose une sorte de feuille de route à la création d’un monument historique.

Or, si l’idée apparait en pleine oraison funéraire, son élaboration s’avère bien plus compliquée.
Une nouvelle fois , la thématique est importante. Et le choix des massacres de la guerre d’Algérie en fait bondir plus d’un.
Mais en réalité, que ça soit les harkis ou les algériens, personne ne semble vouloir d’un tel édifice.

Pourtant, l’idée était simple : rendre hommage au travail d’un artiste.
Et pour cela, les moyens ont été mis : pour la caution historique, une spécialiste et pour la caution scénographie, un artiste de renom.
Mais , entre la rigueur de l’historienne, la créativité de l’artiste, l’ambition d’un maire et les simples demandes d’une veuve, de nombreuses divergences apparaissent.

Les plus intéressantes lient l’Histoire à l’art.
D’ailleurs, on peut se demander si Stéphanie et Wollaert ne sont pas le reflet des deux casquettes de Nicolas Juncker : historien et artiste.

Stéphanie Delbeille-Violette croit à l’histoire des faits. Pour elle, les opinions individuelles n’ont rien à faire dans une telle exposition.
Pourtant, son point de vue ne pèse pas lourd face à la volonté politique.

Quant à Wollaert, sa pensée est plutôt direct :

L’art et l’Histoire, ça n’a rien à foutre ensemble

La politique dans cette affaire, est loin d’être innocente.
Il y a d’abord une ambition nationale avec une enveloppe et des obligations à suivre.
L’hommage devient un simple prétexte.
De plus, la politique nationale est inconstante et peut chavirer au moindre scandale.
Et les scandales en politique, c’est loin d’être rare.

La politique locale est paradoxalement plus complexe.
Le maire de Maquerol semble investi pour ces concitoyens. Et, on ne doute guère de sa sincérité en les impliquant dans son projet.
Mais, il y a aussi, en arrière plan, cet envi d’être investi pour les prochaines législatives.
Ainsi, même localement, les bassesses du pouvoir sont de rigueurs.
Stéphanie devient une historienne d’extrême gauche car elle a été à Sud quand elle était étudiante.
Des rumeurs lancées par un politicien .. de gauche. On se croirait dans la « vraie » vie ..

Respecter l’Histoire en riant

Réalité et exagération

Nicolas Juncker a eu une longue carrière de dessinateur de presse.
Et, d’une certaine manière, on retrouve cette approche dans Trous de mémoires.
Le dessin est simple, détaillé mais vif notamment dans les exagérations expressives.

Trous de mémoires, en plus d’être d’une grande intelligence, est extrêmement drôle.
Nicolas Juncker, en véritable équilibriste, s’amuse des errements de ces protagonistes principaux.

Wollaert, notamment, est un monument de vantardise. Il bouscule tout sur son passage, s’imposant aux autres avec un mépris teinté de cynisme.
L’homme n’est pas méchant, il est juste dans sa bulle.
La scène où il se retrouve tout nu à enlacer les poteaux de la demeure en est un des exemples les plus grotesques.
La veuve est une des premières victimes de l’artiste.
Mais malaise après malaise , il se lance dans le combat, montrant un jusqu’au boutisme assez inattendu.

L’humour est omniprésent autant dans les scènes que dans les dialogues.
Savoureux, ils reflètent autant le cynisme de certains protagonistes que le ridicule de certaines situations.
Et tout cela, sans ne jamais tomber dans la caricature !
un véritable coup de force !

En résumé

Trous de mémoires de Nicolas Juncker est une oeuvre aussi intelligente que drôle. 

Par le biais de multiples points de vues, l'auteur démontre pourquoi la guerre d'Algérie reste, encore de nos jours, un sujet épineux.

À travers ce projet ambitieux d'un mémorial consacré aux victimes de la guerre, le point de vue de l'historienne, de l'artiste, du politicien et de la famille se confrontent sans jamais réellement s'accorder.
Quand aux individualités, ils se livrent autant sur ce projet que sur une Histoire hantée par un sentiment d'abandon pour les uns et de souffrance pour les autres.

L'union, parasité par le racisme et la rancoeur, semblent impossible tant les frictions restent nombreuses et que l'Etat français cherche tout juste à les prendre en compte.

L'album de Nicolas Juncker se veut positif sans pour autant être naïf et nous rappelle que, malgré tout, le monde continue à tourner, avec toujours et encore les mêmes bassesses
.
Bulles carrées

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