En ce début d’été berlinois, Dennis et Tâm font une découverte inquiétante.
Ils trouvent, dans un buisson, un doigt sectionné.
Au cours de leurs recherches, ils recroisent la mystérieuse « fille du parking », une certaine Hoa Binh, rencontrée furtivement sur un marché en Pologne et à présent en fuite.
Que fait-elle désormais à Berlin…
Fuir pour sa liberté
Polar sociétal

Le Nirvana est ici, de Mikael Ross, est un thriller social, intense et passionnant.
Auteur allemand, on lui doit notamment, Apprendre à tomber, une bande dessinée décrivant l’organisation des établissements pour personnes en situation de handicap en Allemagne.
Plus récemment, il a su se faire remarquer avec la très originale biographie Ludwig & Beethoven.
À travers une multitude de projets, Mikael Ross varie les plaisirs tout en gardant des marqueurs sociaux forts.
L’essence même de ses récits tournent autour d’individus attachants dans une société complexe, souvent drôle mais parfois brutale.
Le Nirvana est ici est un pur polar qui assume, autant sur le fond que sur la forme, une approche accessible et sans fioriture.
Comme tout bon roman policier, les pages se tournent toutes seules. Le rythme de lecture est vif, dynamique, tout en alternant avec une certaine aisance les scènes d’action et d’émotion.
Malgré un sujet terriblement d’actualité, Mikael Ross ne tombe pas dans la fatalité.
Au contraire, son récit profondément humaniste est, à l’image de Denis, empreint d’un humour raffraichissant et jamais excessif.
Et il n’en fallait pas moins pour « atténuer » la dureté du sujet principal.
Hoa Binh, jeune migrante vietnamienne, est tombée sous la coupe de son passeur.
Redevable d’une dette de 25 000 dollars, elle doit « travailler » pour lui mais réussit à prendre la fuite.
Cependant, Boris est un homme tenace et il compte bien récupérer son « dû ».
À travers le portrait d’Hoa, on découvre la situation d’une migrante clandestine devenant une simple marchandise pour un commerce de la misère.
Mikael Ross enfonce le clou en mettant en parallèle sa vie avec celle de Tâm.
Pourtant, toutes deux d’origines vietnamiennes, elles ne sont pas considérées de la même façon.
L’illégalité de la position d’Hoa amène son lot de stress, de peur et de fuite, bien loin de la vie « si simple » de Tâm.
Sans apporter aucun jugement politique, Mikael Ross reste sur les faits, tout en dénonçant l’inacceptable.
Ici, le migrant irrégulier n’est pas un criminel. C’est une victime !
Une galerie de personnages attachants

En plus d’être un polar social, Le Nirvana est ici propose une galerie de personnages attachants.
Au centre, on trouve Tâm et Hoa Binh dont la relation va prendre un tournant inattendu.
Tâm est une jeune fille pleine de vie, autonome et fougueuse.
« La fille aux rollers », comme la surnomme Hoa, a le coeur sur la main et n’hésite à aucun moment à porter secours à cette inconnue.
On ne peut pas dire qu’elle ait conscience du danger qu’elle encourt mais elle se sent touchée par la situation de la jeune migrante.
Mikael Ross développe une cellule familiale autour de Tâm.
Denis, son frère un peu perdu, essaie désespérément d’échapper au grappin de Marina.
Caution humour du récit, il n’en est pas moins quelqu’un sur qui la jeune fille pourra compter.
Ses parents, expatriés vietnamiens, se sont intégrés à la société allemande tout en préservant leurs traditions.
C’est une vision positive d’une culture qui apporte autant qu’elle donne.
La mère est omniprésente dans l’éducation de ses enfants et prône des valeurs de travail. Alors que le père intervient rarement mais à bon escient, posant un regard pertinent sur les questionnements de sa fille.
À cette famille, s’ajoutent d’autres protagonaistes essentiels.
Boris, le passeur, Alex, jeune garçon solitaire, et Hella, sa prof de théâtre, multiplient les points de vues.
La grande histoire s’entremêle avec les petites dans une forme d’évidence.
On regrettera que, par facilité, la plupart des personnages aient des liens les uns avec les autres même si, pour une fois, l’ensemble sert le récit sans nuire à sa crédibilité.
Dépassant le cadre du simple polar, Le Nirvana est ici devient un récit humaniste et sensible.
Un graphisme saisissant

Scénaristiquement comme graphiquement, Mikael Ross n’est pas du genre à se laisser aller à la facilité.
Le style graphique de cet album est très diffèrent de Ludwig & Beethoven.
Profitant de cette ambiance polar, l’auteur opte pour un trait noir seulement rehaussé par quelques aplats de gris.
Forcément, avec ce genre d’approche, on pourrait y voir certaines inspirations manga.
Et effectivement, à certains égards, on y retrouve le côté punchy et ciselé de la mise en page ainsi qu’un attrait pour des traits simples mais expressifs.
Cependant, Mikael Ross n’a eu de cesse, au gré des projets, de faire évoluer son dessin.
Et il est évident que son style, rond et tranché, correspond à l’ambiance et à la vitalité de son récit.
L’encrage est gras, ciselé et laisse de côté l’aspect charbonneux d’antan. Les décors sont détaillés et maitrisés.
Ainsi, les aplats gris sont ajustés de la bonne manière, apportant du corps aux dessins sans pour autant prendre le dessus sur l’ensemble.
Les expressions de ses personnages sont fascinantes. On y retrouve un véritable sens du mouvement et du comique, similaire au travail de Pierre-Henry Gomont.
Les scènes d’action sont dynamiques et montrent une certaine appétence dans l’élaboration de sa mise en page.
Au final, Le Nirvana est ici est une oeuvre réjouissante qui épate par la réflexion constante dont elle fait preuve.
En résumé
Le Nirvana est ici de Mikael Ross est un album réjouissant à plus d’un titre.
Derrière ce polar d’une efficacité redoutable se cache une galerie de personnages tous plus attachants les uns que les autres.
Drôle, sensible et humaniste, Mikael Ross dénonce les actes de passeurs sans scrupule, utilisant la faiblesse et l’isolement des migrants irréguliers.
À contrario, il démontre que l’assimilation est non seulement possible et qu’elle offre des conditions de vie adéquates et égalitaires pour tous.tes.
À travers des planches au noir et blanc profond, le Nirvana est ici explose de vitalité et de dynamisme tout en développant un travail d’expressivité d’une grande richesse.
Le Nirvana est ici est un polar social intense, rythmé, qui ne délaisse jamais ses personnages, aussi nombreux soient-ils.
Une véritable réussite !



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