Mots Tordus et Bulles Carrées

La forteresse volante (Lorenzo Palloni/ Miguel Vila)

1933, au nord de l’Italie. Un mystérieux Objet Volant Non Identifié s’écrase, causant des disparitions que Mussolini ne peut laisser sans suite.
Il ordonne la formation d’une équipe scientifique pour découvrir les origines réelles ou fantasmées de cette forteresse volante.
Un des membres de ce groupe, Attilio, retrouve ainsi ses terres natales.

L’Histoire sous l’angle de la science fiction

Un intrus non désiré

Un étrange objet volant

Après le puissant Burn Baby Burn, Lorenzo Palloni revient avec un objet iconoclaste qui ne laissera personne indifférent.
S’il laisse sa place de dessinateur sur La forteresse volante, c’est avant tout pour se concentrer sur un scénario complexe mélangeant Histoire et science fiction.
Comme sur un bon épisode d’X-Files, le scénariste pose ses pions puis remonte dans les souvenirs d’une de ses protagonistes.

C’est ainsi que le récit prend ses marques en 1933, dans une Italie en proie au fascisme.
Un réalisme historique où vient se fracasser un mystérieux objet volant.
Ni une, ni deux, la machine autoritaire de Mussolini se met en branle.
Un groupe secret est formé et doit se prononcer sur les origines (et les utilisations possibles) de cet objet.
Et effectivement, à l’aube d’un conflit mondial, toutes les suppositions sont étudiées.
Arme secrète allemande ? Prototype anglais ? La méfiance est de mise.
Pourtant, il n’y a aucun doute à avoir.
Que ce soit la forme du vaisseau ou ses occupants, le mystère est rapidement résolu.
Mais maintenant, que faire de cette découverte ?
La mention faite à X Files plus haut me semble encore plus pertinente pour la suite.
On retrouve dans le récit de Lorenzo Palloni cette ambiance de manipulation politique, agrémentée d’une paranoïa absolue.
Ainsi, la science fiction mute en polar d’espionnage.
La traitrise peut s’encrer en n’importe qui, instaurant un climat de méfiance même envers les membres les plus proches.

Petit à petit, on comprend que cette forteresse volante est avant tout un prétexte pour mettre en scène, à travers le microcosme de ce groupe de scientifiques, l’autoritarisme d’une époque où l’Italie était sous le joug du fascisme.

Une emprise totale

Les interrogatoires sous le régime fasciste

Avec La forteresse volante, Lorenzo Palloni s’attarde sur une époque où le fascisme avait une emprise totale sur les esprits.

Pour cela, il met en scène Attilio, un jeune fasciste convaincu qui profite de cette mission pour retrouver sa famille et notamment son jeune frère Aurelio.
Ce dernier, accompagné de son amie Benedetta, se mêle un peu trop de ce qui ne le regarde pas.
Et au vu de la situation actuelle, cela ne peut que lui amener des problèmes qui impacteront la « carrière » de son frère ainé.
Car, dans un régime autoritaire, la famille n’est aucunement un garant de confiance.
À plusieurs moments, Attilio fait face à des choix cornéliens, opposant ses sentiments familiaux à ses idéaux fascistes.
Or le fascisme, comme toute dictature, s’impose par la peur et la brutalité.
Mettre à mal ses proches est d’ailleurs une preuve de fidélité.
Pourtant Attilio, contrairement à son camarade Fernidando, n’est pas foncièrement violent.
Mais ses actions vont l’amener, pas à pas, vers des chemins de plus en plus tortueux dont il ne maitrise pas tous les tenants et aboutissants.

Par le biais de ce récit, le scénariste s’attaque aux dérives de son propre pays.
Et comment ne peut y voir une mise en garde, au vu de la situation politique actuelle, adressée à l’Italie mais aussi aux autres pays européens.
L’extrême droite est un poison qui s’empare des esprits.
Paranoïaque, violente et oppressante, elle ne laisse que peu d’espoir aux individus, qu’on appartienne ou non à son clan.
C’est d’ailleurs la leçon à retenir. Le fascisme ne protège personne et vise avant tout sa propre expansion.
La famille, et encore moins les relations amoureuses, n’offre aucun répit à cet autoritarisme.

Une expérimentation graphique

Une mise en page déstructurée

Il est indéniable que l’approche graphique de Miguel Vila pourra en déstabiliser plus d’un.
Chaque page est traitée comme une unité graphique proposant une vision unique.
D’une certaine façon, on retrouve l’approche, au moins sur la mise en page, de La couleur des choses où le cadrage est un chemin à suivre avec attention.

Pour conforter cette originalité narrative, Miguel Vila lie l’ensemble par un trait minimaliste et des couleurs tranchées au ton pâle, hormis ce rose omniprésent rappelant la couleur du vaisseau.
Malgré tout, le trait est fin et, comme avec un microscope, s’attache à de simples détails comme le grain de peau de Benedetta.

Ainsi, La forteresse volante offre une véritable expérience narrative, même si certains choix restent obscurs.
Si ceux-ci ne nuisent aucunement à la lisibilité du récit, on peut se demander si cette expérimentation ne cherche pas l’originalité « à tout prix ».

Chacun se fera donc son avis.
Prouesse narrative ou simple esbroufe, Miguel Vila apporte néanmoins une vision personnelle, tranchant nettement avec les habitudes de la bande dessinée franco-belge.

En résumé

La forteresse volante de Lorenzo Palloni est une oeuvre de science fiction politique doublée d'une expérience narrative inédite. 

Jouant avec les codes des récits de science fiction et d'espionnage, Lorenzo Palloni met en scène le microcosme de l'Italie fasciste au sein d'un groupe de scientifiques enquêtant sur un étrange Objet Volant Non Identifié.
Paranoia, mensonge, traitrise, famille et amour servent de base aux expérimentations visuelles de Miguel Vila .

Un récit et une vision graphique aussi déroutants qu'intrigants.

Pour lire notre chronique sur Les sentinelles

Bulles Carrées

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