Mots Tordus et Bulles Carrées

Songe à la douceur (Clémentine Beauvais)

Lire une réécriture du roman en vers d’Alexandre Pouchkine Eugène Onéguine, ça vous tente ? La question peut faire peur mais si je vous annonce que c’est Clémentine Beauvais qui est aux manettes et à la plume, vous pouvez, sans hésitation, vous lancer dans l’aventure ! Songe à la douceur, publié en 2016 aux éditions Sarbacane puis réédité par les éditions Points, est un petit bijou de romanesque et de poésie. L’histoire d’un amour à retardement.

Eugène et Tatiana, Paris, ligne 14

Alexandre Pouchkine publie, chapitre par chapitre, entre 1821 et 1831, un roman en vers intitulé Eugène Onéguine. Il y raconte l’histoire d’un jeune dandy russe, un peu blasé, ami du jeune Vladimir Lenski, un jeune poète profondément et passionnément amoureux de la jeune Olga Larine, qui vit dans une maison voisine avec sa soeur Tatiana. Par l’intermédiaire de Lenski, Eugène fait la connaissance de Tatiana qui tombe amoureuse de lui au premier regard. Or, le jeune dandy la repousse au motif qu’il ne pourra pas la rendre heureuse. Il s’applique, au contraire, à séduire Olga pour prouver à son ami Lenski que son amour est idéalisé. S’en suit un duel entre les deux amis qui se clot par la mort de Lenski. Plus tard, Eugène retrouvera Tatiana et comprendra qu’il a commis une erreur car il l’aime toujours mais le temps a passé et ils ont beaucoup changé.

De ce roman tragique Tchaïkovski tirera un opéra en 1879.

La réécriture de Clémentine Beauvais est inspirée de cette trame amoureuse et malheureuse mais l’autrice bouleverse quelque peu la chronologie en débutant son roman par les retrouvailles d’Eugène et Tatiana. De plus, elle place ces deux personnages dans notre époque, dans un décor et des habitudes contemporains.

Et Songe à la douceur sera bien plus qu’une réécriture, on le comprend rapidement.

Une bombe poétique à retardement

Le projet est un peu fou, avouons-le.

Mais le défi de transposer cette histoire dans notre époque, avec à la fois la versification mais aussi le langage actuel, parfois familier, les objets technologiques, les habitudes, la vie du XXe siècle, est relevé avec brio par l’autrice.

Dès les premières pages, la versification devient fluide et emporte dans le tourbillon des émotions des deux jeunes gens. Le retour en arrière, à l’époque où Eugène, Tatiana, Lensky et Olga étaient encore adolescents, est une plongée dans l’effervescence des sentiments mais aussi dans l’oisiveté et l’ennui qui marquent ce temps suspendu.

Clémentine Beauvais offre un écrin à ces pensées amoureuses, à ces frissons et ce désir qui enflamment et tiennent éveillés jusqu’à l’aube. Elle dit avec finesse et brutalité l’amour naissant, l’ivresse des mots et la puissance d’une « fine ligne de poils bruns« .

Surtout, elle offre à Tatiana une place bien plus grande qu’elle n’en avait dans le roman de Pouchkine. Et, par ricochet, égratigne Eugène qui n’a pas su vivre l’amour que lui proposait la jeune fille et qu’il voudrait embraser maintenant qu’ils sont adultes.

Enfin, comme toujours chez l’autrice, on entend sa voix commenter, voire dialoguer, avec les lecteurs-lectrices, ce que vivent les personnages. Sa malice et ses parenthèses agacées ou enthousiastes nous offrent des moments de franche complicité.

Quel lecteur, quelle lectrice n’a jamais réagi vigoureusement voire insulté les personnages du roman qu’il ou elle lisait ? C’est aussi ce plaisir que nous permet Clémentine Beauvais.

Pourquoi lire Songe à la douceur ?

Songe à la douceur est un roman-bombe. Il explose d'abord par son écriture en vers, poétique et familière, actuelle et mélodique. Par sa mise en page qui pousse parfois jusqu'au calligramme. Mais c'est surtout l'histoire d'amour à retardement qui jaillit dans cette réécriture du roman russe Eugène Onéguine dont elle est inspirée. L'histoire d'un amour adolescent contrarié, à sens unique, qui va renaitre de ses cendres. Mais peut-on faire revivre 10 ans plus tard l'amour exalté qu'on a foulé aux pieds ? 

Le tout sous le regard à la fois tendre et critique de Clémentine Beauvais. Un régal !

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Mots Tordus

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