Nick est un jeune illustrateur qui travaille pour une agence publicitaire tout en dessinant des projets plus personnels.
Il aime faire le tour des cafés, un carnet de croquis à la main, en se moquant des lieux qu’il visite.
Quand il en a le temps, il aide sa mère à repeindre son logement et enchaine les discussions anodines.
Cette vie semble lui convenir mais de profonds questionnements le hantent.
Communiquer pour mieux se connaître
L’illustrateur solitaire

Au-dedans de Will McPhail est une oeuvre atypique qui a su trouver une certaine résonance dans la communauté comics.
Pourtant, si l’illustrateur est un auteur phare du New Yorker, il reste un inconnu pour le commun des mortels.
Et honnêtement, que cela soit par son traitement graphique ou le propos semi-autobiographique, je reste agréablement surpris par le succès, certes mérité, qu’a obtenu le récit de Will McPhail.
On comprend facilement qu’il y une part de l’auteur dans Nick.
Qu’elle soit autobiographique ou non, peu importe, mais elle explique toute la réflexion autour de la condition de l’artiste.
Il y a d’ailleurs beaucoup de décalage dans ce personnage.
Que ce soit sur ce qu’il ressent ou ses propres jugements, il se cache constamment derrière une sorte de faux semblant.
Comme tout bon artiste, c’est un homme solitaire cherchant un peu d’humanité dans des endroits qu’il s’amuse à critiquer.
C’est d’ailleurs dans l’un d’entre eux qu’il fera la connaissance de Wren, une jeune femme qui, en apparence, est tout son opposé.
En effet, si Nick se montre sûr de lui, il n’en est rien.
Toutes les discussions lui semblent superficielles et il aimerait aller plus loin, sans jamais oser faire le premier pas.
Même avec sa mère, il reste bloqué et évite l’essentiel.
Le dessin pourrait lui permettre une certaine accroche mais, là aussi, la vérité lui revient en pleine face.

« -Excusez-moi. Vous êtes en train de me dessiner ?
— Nick face à une jeune femme dans le métro
– Oh oui, désolé. C’est que je suis un artiste en fait.
– Ouais. Ben évitez. C’est hyper intrusif. Vous pensez que ça passe mieux de dessiner plutôt que de me prendre en photo ? ça reste craignos.»
Il y a beaucoup de dérision dans Au-dedans.
Si on n’éclate pas vraiment de rire, on sourit souvent devant la nonchalance du jeune homme qui ne maitrise jamais réellement sa vie.
Cet humour, presque « pince sans rire », contraste avec la tristesse et les interrogations qui frappent constamment le récit et notamment sur une seconde partie très émouvante.
Mieux connaître l’autre

Plus qu’un récit autocentré, Au-dedans est une réflexion sur nos rapports aux autres et notamment sur l’importance de la communication.
Nick veut qu’on s’intéresse à lui. Je dirais presque que c’est le leitmotiv de tout artiste.
L’objectif principal de ses périples dans les bars est simple : trouver quelqu’un avec qui partager une discussion – voire plus.
Mais loin d’être égocentrique, il comprend que ce partage ne peut se faire que dans un seul sens.
Pourtant, qu’il est difficile de croiser sa voisine et de lui poser cette simple question : « Est-ce que ça va ? »
Au-dedans est une sorte de quête initiatique.
Une quête qui amènera Nick à prendre en compte les autres.
Si certaines scènes sont ubuesques, elles ne sont que des étapes nécessaires pour arriver au but final.
C’est d’ailleurs en partie le sens des séquences fantasmées.
Si celle-ci sont interprétables de multiples façons, elles symbolisent pour beaucoup les obstacles que doit franchir Nick.
Il est difficile d’aborder la dernière partie du récit sans spoiler.
Le ton du récit bascule dans une profonde mélancolie, sans pour autant tomber dans le pathos. L’humanité y est décrite dans toute sa complexité et la tristesse se mêle souvent à la colère, au rire et à la déception.
La déception de s’y être pris trop tard et de ne pouvoir rien faire pour empêcher l’inévitable.
Un dessin minimaliste et rigoureux

À priori, le dessin de Will McPhail reflète le trait d’un dessinateur journalistique.
La majorité de l’album est dessinée en noir et blanc, agrémentée de teintes grises.
Le trait est fin et se concentre essentiellement sur les personnages, délaissant en grande parties les décors.
Ainsi, les personnages sont caractérisés par leurs expressions mais aussi une gestuelle bien calibrée.
D’ailleurs, si le style se veut réaliste, les visages sont marqués par des yeux en billes provocant une exagération de leur expression ( et souvent un décalage humoristique ).
Si, dans un premier temps, cela peut paraître bizarre, on s’y fait assez vite.
La narration use de répétitions à la façon de Brian M. Bendis mais propose de véritables variations dans ses cadrages.
Seules les parties fantasmées sont colorées.
Les couleurs sont d’ailleurs magnifiques et accentuent cette stylisation réaliste, sans pour autant dénaturer l’ensemble de son dessin.
Ces parties restent cohérentes mais créent une tonalité différente suivant les scènes, allant du simple symbolisme jusqu’au cauchemar.
Graphiquement, Au-dedans apporte une originalité bienvenue et agréable.
En résumé
Au-dedans de Will McPhail est un récit qui multiplie les sensations.
Drôle, émouvant et intelligent, l'auteur nous montre en quoi il est nécessaire de garder contact avec notre entourage.
Sans jamais tomber dans la caricature, Will McPhail jongle admirablement avec la nonchalance de son personnage, teintée d'autodérision, et les profondes solitude et tristesse qui l'habitent.
Le récit vibre d'une émotion de plus en plus forte au fil des pages.
Le dessin de Will McPhail est précis, essentiellement axé sur les personnages, hormis lors de scènes fantasmées aux couleur magnifiées.
Si la dernière scène reste énigmatique, elle n'enlève en rien à la richesse et aux réflexions de l'oeuvre.
Au-dedans est un réussite qu'on se doit de découvrir !
Prix et récompenses
- Prix comics de la critique ACBD 2024
- Prix des libraires – First Print Award 2024


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