Constantin Brancusi prépare, avec l’aide de son ami Marcel Duchamp, une grande exposition aux Etats-unis.
Mais sa dernière oeuvre d’art, intitulée sobrement « Oiseau dans l’espace », est bloquée à la douane.
Après observation, les agents pensent que l’objet tient d’avantage de l’artisanat que de l’œuvre d’art et réclame à l’artiste des frais s’élevant à 4000 dollars.
Ainsi débute un procès amenant nombre de ses participants à donner leur vision, archaïque ou moderne, du monde de l’art.
Une profonde réflexion sur l’Art
Oeuvre unique ou artisanat ?

Brancusi contre États-Unis d‘Arnaud Nebbache pourrait, par sa thématique et sa construction, effrayer à tort certains lecteurs.
En effet, l’album raconte un épisode particulier de la vie du sculpteur et alterne les moments de réflexion de l’artiste avec ceux d’une cour américaine qui doit donner son avis sur un objet qu’elle ne comprend pas vraiment.
Que l’on soit ou non réceptif à l’art abstrait, néophyte ou connaisseur, l’évènement a de quoi étonner.
Surtout que Brancusi était déjà un artiste reconnu et une exposition mettant en valeur son travail venait tout juste d’être inaugurée aux États-unis.
Malgré tout, cet évènement met en exergue toutes les incompréhensions et autres interrogations que l’on peut avoir devant un tableau ou une sculpture abstraite.
Et ce procès a pour objectif de décider si l' »Oiseau dans l’espace » est une oeuvre d’art ou un simple objet de décoration.
Or, la question n’est pas simple à trancher.
Surtout que, comme le montre l’introduction, l’art utilise parfois certaines méthodes artisanales.
En cela, le personnage même de Brancusi est intéressant.
Dès les premiers temps, le sculpteur se démarque par une réflexion poussée de son travail.
De simple élève de Rodin, il devient un véritable artiste avec une approche unique, totalement opposée à celle de son maître.
C’est un homme curieux, ouvert, qui défend sa vision mais ne peut s’empêcher de douter.
Pourtant, son oeuvre d’art est unique et produite par la seule main de l’artiste.
J’estime que personne d’autre que moi n’aurait pu mener ce travail à bien d’une manière satisfaisante. À mes yeux, personne n’aurait pu avoir les gestes propres à mes exigences et à mon art.
Brancusi
Par ces simples mots, Brancusi définit ce qui fait la différence entre un artiste et un artisan.
Jugement de valeur et ressenti de l’oeuvre

Il ne faudrait pas voir dans tout cela un mépris pour l’artisanat.
À plusieurs reprises, Arnaud Nebbache nous montre Brancusi comme un homme fasciné par les constructions humaines.
Jusqu’à les trouver aussi belles que son travail.
Mais la réflexion est tout autre.
Sa complexité exige que l’on mette de côté ses jugements, ce que ne fait aucunement le sculpteur américain Robert Ingersoll Aitken jugeant qu’aucune sculpture de Brancusi ne peut être considérée comme de l’art.
À travers ses propos, deux visions s’opposent : l’art classique, prônant le réalisme, et l’art abstrait, laissant place au ressenti.
Car tout est question de ressenti.
En quoi l’œuvre de Brancusi ressemble-t-elle à un oiseau ?
S’il ne ressemble pas à un oiseau, ses formes évoquent l’esprit de l’oiseau. Ses lignes expriment l’envol de l’oiseau vers le ciel.
(…)
Je n’affirme pas que c’est un oiseau. Je dis qu’il SUGGÈRE un « oiseau dans l’espace ».
Et c’est de cette voie que peut venir la résolution du problème.
Cette sculpture ne cherche aucunement à reproduire la réalité.
Elle veut l’évoquer par une épuration extrême de la forme.
Cela demande sûrement une souplesse d’esprit qu’une partie de la société américaine n’a pas encore.
Cependant, elle reste le point de départ d’un changement radical allant, aussi, vers certaines extrémités.
La sobriété du dessin d’Arnaud Nebbache

Quand on évoque un tel sujet, on se doit d’être soi-même à la hauteur.
Et d’un certaine façon, le trait d’Arnaud Nebbache correspond parfaitement à la thématique de son album.
Il faut dire qu’il avait déjà fait des merveilles sur la tournée de Gaspard, un album jeunesse rendant hommage à un métier dont on a beaucoup parlé ces derniers jours.
Si son style évoque plus les années 20 que l’abstraction, on retrouve néanmoins dans son trait et sa colorisation cette recherche de sobriété.
Son encrage brut épouse à merveille les formes et les mouvements de ses personnages.
Quant à ses couleurs, elles donnent un côté vintage, collant à merveille à l’ambiance de l’album.
La mise en scène alterne avec brio une composition classique avec une autre plus aérée pour les scènes de procès.
L’approche d’Arnaud Nebbache reste personnelle et a l’avantage de nous sortir de la sempiternelle oeuvre autobiographique.
En résumé
Brancusi contre États-unis d'Arnaud Nebbache est une oeuvre brillante qui, avec simplicité, aborde une thématique aussi complexe que celle de l'art abstrait.
En quoi le travail du sculpteur est-il une oeuvre d'art et non de l'artisanat ?
Cette simple question doit nous permettre de mieux comprendre la notion même d'art.
Arnaud Nebbache illustre cet épisode avec élégance et démontre que lui aussi est un artiste à suivre.


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