Les évadés d’Alcatraz (Christopher Cantwell / Tyler Crook)

Juin 1962.
Frank Morris et Clarence Anglin se sont enfuis du plus célèbre pénitencier des États-Unis : Alcatraz.
En cavale, ils ne doivent leur salut qu’à une inconnue travaillant pour un mystérieux mécène. Mais cette liberté n’est pas gratuite et ils comprennent qu’ils ont échapper à une prison pour mieux en intégrer une autre !
Surtout que de son côté, Bob, un enquêteur chevronné, se lance à leur trousse …

S’évader …

Une évasion réussie

Les évadés d’Alcatraz de Christopher Cantwell et Tyler Crook est tiré d’un fait divers.
En 1962, trois hommes, Frank Morris et les frères Anglin, s’évadent d’Alcatraz et disparaissent dans la nature. Après une enquête, le FBI conclue à une noyade dans la baie de San Fransisco et clôt l’affaire.

À partir de cette histoire se basant sur les rapports d’enquêtes, Christopher Cantwell tricote une sorte de réalité alternative en imaginant ce que serait devenu ces évadés d’Alcatraz.
Or, tout commence par une inversion de rumeur. En effet, alors que le FBI a acté leurs morts, les enquêteurs reçoivent une étrange lettre provenant du frère de Clarence, John Anglin, annonçant le succès de leur entreprise mais aussi la mort de ces deux comparses. Cette missive est propice a de folles interprétation même si elle n’a jamais été prise au sérieux par l’agence gouvernementale.
Le scénariste choisit une voie inverse. Frank et Clarence survivent alors que John se noie devant son frère , incapable de secourir.

Les évadés d’Alcatraz est un récit de cavale à l’écriture ciselé, rythmé comme une bonne série télévisée. Plus, on avance dans l’intrigue, plus la situation s’envenime pour les rescapés, augmentant la tension du comics.
Le sujet n’est pas des plus original mais le développement et les idées traitées créent un attachement voire de l’empathie pour des protagonistes, loin d’être parfaits.

Christopher Cantwell comprend que cette cavale est le sujet adéquate pour traiter de la problématique de l’emprisonnement, et à contrario la quête de la liberté qui en découle, sous toutes ses formes.

Pour les évadés, la fuite est non seulement un échappatoire mais aussi une renaissance. En s’échappant d’Alcatraz, Frank compte bien profiter de cette nouvelle chance.
Au point que toutes difficultés l’amènent à une brutalité et une violence qu’il a du mal à contraindre.
Clarence Anglin en fera les frais. Loin d’être un mauvais bougre, il n’est pas vraiment à sa place dans ce monde de brigands et n’a pas les épaules pour supporter une telle pression. Surtout qu’il se sent responsable de la mort de son frère, causant une de ses premières bourdes.
Frank ne supporte pas cette faiblesse et aurait sans doute préféré avoir John à ses côté plutôt que ce poids morts. Cela amène forcément à des échanges tendus surtout que cette liberté, si chérie, s’éloigne petit à petit.

Leur « messagère », dont on ignore le nom, est au final dans la même situation.
Sa condition de femme noire l’oblige à prendre des décisions qu’elle paie encore aujourd’hui.

Bob, quant à lui, ne supporte plus de cacher son homosexualité et cherche, lui aussi, à fuir cette vie.
D’ailleurs, son ressentiment explique son acharnement à vouloir coffrer les deux délinquants.
Il n’accepte pas que ces derniers puissent être libre alors que lui, se sent emprisonné de sa condition.

D’une certaine façon, le comics reflète l’intolérance des États-Unis dans les années 60 ( et sans doute encore maintenant).
L’emprisonnement peut être physique ou morale, mettant à la même échelle de valeur, une femme noire, un homosexuel et de simples délinquants.
Pour obtenir sa liberté, il n’y a, au fond, qu’une solution : fuir le pays !

Le retour de Tyler Crook

Des couleurs saisissantes

À une certaine époque, Tyler Crook était omniprésent de la sphère comics.
Alors qu’on le découvre avec Petrograd, aux côté de Phillipp Gelatt, ce sont ses travaux sur B.P.R.D , The Sixth Gun et surtout Harrow Country, malheureusement inachevé en France, qui lui ont valu sa réputation.
Se concentrant sur les anthologies d’horreurs, nous ne l’avions plus revu depuis le très décevant Bad Blood.

C’est donc, avec un immense plaisir, que nous le retrouvons en très grande forme, pour un récit qui le sort de ses habitudes.
Son trait aux formes arrondies et aux couleurs aquarellées retranscrivait à merveille les ambiances mystiques et / ou horrifiques.
Avec Les évadés d’Alcatraz, il se retrouve sur une intrigue plus terre à terre, l’obligeant à se concentrer davantage sur les personnages, plutôt que sur les ambiances.
Malgré tout, sa vision des années 60 est assez fidèle et ses environnements colorés retrouvent les chaleurs et le vide des campagnes américaines.
La mise en page reste classique mais efficace, nous offrant quelques plans cinématographiques.

En résumé

Avec les évadés d'Alcatraz, Christopher Cantwell s'empare d'un fait divers et imagine la cavale de deux évadés d'Alcatraz. 
À travers ce récit, somme tout classique mais parfaitement mené, le scénariste explore la destiné d'hommes et de femmes en quête de liberté.
Évadés, femme noire endettée ou flics homosexuels, chacun cherche à échapper aux injections de la société américaine.

Les évadés d'Alcatraz signe aussi le retour de Tyler Crook qui , après le décevant Bad Blood, nous revient en très grande forme.
Bien plus terre à terre qu'Harrow Country, le trait du dessinateur s'accommode parfaitement à la campagne américaine.

Un comics brut, intense, légèrement prévisible mais porté par un propos intéressant sur l'emprisonnement et la quête de liberté qui en découle.

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