1999 – Gabriel et ses amis découvrent l’Undernet, une architecture néfaste cachée sous l’interface Internet.
Pour éviter ses dérives, ils l’ont scellé dans un site : Worldtr33.
2024, une série de crimes est commise par un jeune garçon.
Gabriel, devenu chef d’entreprise, y voit le retour de l’Undernet, contaminant le web et les esprits d’images violentes.
Il décide de réunir ses amis d’enfance pour s’opposer à sa propagation.
Mais ils font rapidement face à son émissaire, une mystérieuse jeune femme nommée PH34R.
Dans l’antre du Dark Web
WorldTr33 est le dernier comics signé par le désormais omniprésent James Tynion IV.
L’année 2024 aura été prolifique pour le scénariste qui crée en parallèle The Deviant et participe à L’étrange vie de Christopher Chaos (entre autres séries à suivre).
Est-ce pour autant le gage d’une qualité constante ?
Manipulation de masse sous réseau

En effet, James Tynion IV accumule les projets.
Y-a-t’il pourtant des signes d’essoufflement ?
Wolrdtr33 semble démontrer le contraire !
Avec cette nouvelle série, le scénariste nous embarque dans un thriller machiavélique, violent et oppressant.
Sans crier gare, il nous jette dans l’horreur d’un massacre de masse.
Reprenant les codes de la vidéo en direct, il fait de nous les témoins d’une tuerie orchestrée par un adolescent.
Sans la moindre empathie, celui-ci tue ses propres voisins, en décrivant la scène à une communauté plus ou moins consentante.
Un point de départ cauchemardesque qui trouve, malheureusement, sa source d’inspiration dans la réalité.
L’Undernet n’est au final qu’une version fictionnelle du DarkNet et si James Tynion IV y insuffle une dose d’horreur, c’est pour rendre sa mise en garde encore plus féroce.
En reprenant le principe de The Départment of Truth, il se pose cette simple question : et si l’Undernet gangrénait les esprits par son ultra violence ?
Cette technologie devient virale, faisant d’un simple téléphone une arme létale. Et rien ne semble pouvoir y mettre fin !
Lecteur-rices comme personnages se retrouvent aspiré.es par la brutalité des évènements.
Ainsi, personne n’est en sécurité même en plein commissariat.
Un petit côté Terminator, me direz-vous ? James Tynion IV assume tellement l’influence du film de James Cameron que ses protagonistes citent le film comme .. contre exemple !
Le rythme de Worldtr33 est suffocant.
On est happé par une intrigue, enchaînant les scènes sans le moindre temps mort.
Le premier tome nous envoie dans un jeu de massacre.
Le second, plus posé, se penche sur les multiples manigances et manipulations, entourant cette histoire.
Les zones d’ombres sont nombreuses et, si certaines sont éclairées, c’est pour laisser toute sa place à un scénario, jouant avec une triple unité de temps.
Sur le premier arc, le scénariste propose un ensemble structuré.
Il clôture une partie de son intrigue, tout en amorçant d’autres éléments essentiels pour la suite.
Un groupe d’amis pour sauver le monde

Worldtr33 est une sorte de cousin éloigné de The Nice House on the lake.
En effet, James Tynion IV reprend le gimmick de la bande d’amis, faisant face à la fin d’un monde.
Ils pensaient avoir vaincu l’Undernet mais son retour sonne comme un constat d’échec.
Pourtant, même si la tâche semble insurmontable, ils n’hésitent guère à rejoindre Gabriel, l’élément moteur du groupe, dans sa lutte.
Par ces retrouvailles, les personnages se confrontent à leur passé.
Un passé teinté de remords mais aussi d’histoire d’amour brutalement interrompue.
James Tynion IV a démontré depuis longtemps qu’une bonne caractérisation est essentielle à un bon récit et Worldtr33 ne déroge pas à la règle.
Ses dialogues ciselés apportent un peu d’humanité à cette ambiance morose.
Si le groupe est essentiel, il leur fallait un ennemi à la hauteur.
Et pour le coup, PH34R (fear) joue ce rôle à la perfection.
Sa présence frappe immédiatement les esprits.
Cette jeune femme tatouée est constamment nue, comme pour signifier sa « non appartenance » à l’espèce humaine. Il n’y a d’ailleurs rien d’aguicheur dans cette proposition. PH34R est bien trop effrayante pour attiser une quelconque attirance.
Elle insuffle au récit une forme de malaise, illustrée par les couvertures de chaque issue.
Son arrivée est souvent synonyme de mort !
Si la révélation de son identité m’a paru évidente, elle pose néanmoins son lot de questions et ce n’est pas le cliffhanger du tome 2 qui nous simplifie la situation.
Sur ce deuxième arc, James Tynion IV met en scène une autre cellule, centrée cette fois-ci sur la famille.
Nous avions fait la connaissance d’Ellison Lane sur le premier tome, nous découvrons sur le second, une partie de sa famille.
Alors que son jeune frère a été victime de l’Undernet, il part à la recherche de ses soeurs.
Une nouvelle fois, les références sont énormes et permettent de creuser dans le passé d’un personnage capital pour l’intrigue globale.
Thriller en gaufrier

Fernando Blanco est un dessinateur espagnol (encore un) qui a longtemps exercé au sein de l’industrie mainstream, notamment chez DC comics et les titres Batman.
Si, a priori, je ne suis pas forcément un amateur de son style, il trouve, avec Worldtr33, un terrain de jeu idéal pour de nombreuses expérimentations graphiques.
Il faut dire qu’il est parfaitement épaulé par les ambiances colorées de Jordie Bellaire.
Le trait de Fernando Blanco est réaliste, avec un encrage sec le rapprochant d’un Michaël Lark.
Sa stylisation, plutôt minimaliste, sans fioriture dans les décors, apporte un côté clinique, renforçant l’atmosphère du titre.
Il se démarque par de très belles idées de design, notamment PH34R , Gabriel ou même l’agent spécial Silk et son bandeau qui m’a rappelé un personnage de Kill Bill.
La narration use de nombreuses petites cases, lorgnant vers le gaufrier qui, par moments, explose pour les besoins d’une scène.
La mise en page peut paraître classique, usant habillement de répétitions de cases mais elle colle, une nouvelle fois, à l’aspect glauque et froid du comics.
En résumé
Worldtr33 de James Tynion IV, Fernando Blanco et Jordie Bellaire est un thriller technologique particulièrement addictif.
À l'image de The Department of Truth, le scénariste nous embarque dans une Amérique prisonnière d'une manipulation de masse informatisée amenant à une extrême violence.
Le rythme est soutenu et on est happé par une intrigue aux multiples zones grises.
Seul.es quelques un.es tentent de s'interposer mais la bataille semble perdue d'avance tant l'ennemi est omniprésent.
Fernando Blanco et Jordie Bellaire renforcent cette ambiance paranoïaque par un trait sec et féroce, comme pour exploser la rigidité d'un gaufrier oppressant.
Un récit cynique qui est loin de nous avoir révélé toutes ses surprises.


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