Les répercussions intimes de la Grande Guerre ont déjà été traitées dans des romans magnifiques dont Au revoir là-haut de Pierre Lemaitre ou La chambre des officiers de Marcu Dugain. Dans le dernier roman de Bérénice Pichat, La petite bonne, l’autrice raconte un huis clos entre deux personnages que rien ne lie mais qui vont cohabiter et apprendre à se comprendre. Ensemble, ils vont devoir faire un choix : celui de la vie malgré tout ou de la mort.
Monsieur et la petite bonne
En une première page magnifique en vers libres, Bérénice Bichat nous fait entendre deux voix : celle d’un JE emprisonné dans une geôle de 5 pas sur 3, et celle d’un ELLE, pris dans le quotidien matinal d’une employée de maison.
La petite bonne est travailleuse, respectueuse de ses patrons, malgré des expériences malheureuse voire dégradantes. Elle vit avec un homme violent, sans enfant depuis un avortement clandestin. Son métier, elle le connait et sait comment garder sa place.
A ces deux voix vont se joindre celles, en prose, d’Alexandrine et de Blaise, un couple de bourgeois meurtris par la Grande Guerre. Ils vivent sans joie mais avec des liens profonds depuis le retour de Blaise, défiguré et handicapé par les blessures dues au combat.
Si Alexandrine aime son époux, qu’elle s’y dévoue corps et âme, elle sent peser sur elle le poids de la solitude et du découragement. De son côté, Blaise ne supporte plus de voir sa femme mettre sa vie entre parenthèses pour lui et il souhaite plus que tout se donner la mort. Il en est cependant incapable seul.
Exceptionnellement, Alexandrine accepte d’aller chez une amie à la campagne. La petite bonne devra donc rester seule avec Monsieur pour ses soins quotidiens et l’entretien de la maison. Une cohabitation qui les met un peu mal à l’aise mais qui va ouvrir une possibilité : et si cette jeune femme acceptait d’aider Blaise à mourir ?
Du coin de son tablier
elle essuie son menton
Ça coule
plus fort
du corps secoué
haché
vibrant
de l’homme vieillissant
Le front contre le coton
il pleure
Le tissu absorbe l’écume
Il se laisse aller
se blottit contre elle
gémit
geint
Elle le laisse faire
sans oser s’éloigner ni le toucher
Alors
pour dissiper le malaise qui la gagne
elle parle
Va
ça fait du bien
comme disait sa mère
Il ne peut pas se permettre ça avec sa femme
Ça la détruirait
Un duo entre deux souffrances, deux âmes solitaires va alors se créer et résonner dans la grande maison vide.
La musique des âmes
Le roman de Bérénice Pichat est une partition musicale savamment orchestrée. On passe en effet par de nombreuses émotions, au fil des tempos et des harmonies qui se jouent et se déjouent.
Le huis clos est à la fois plein des émotions ressenties par la bonne mais aussi par Monsieur dont on perçoit le désespoir et la souffrance, et de la confrontation de deux raisons dont les arguments vont s’opposer ou se rejoindre.
C’est dans ce jeu subtil de la sensibilité, de l’empathie mais aussi de la peur de la mort et de l’espoir que vont évoluer les trois personnages. En effet, si Alexandrine est loin de la maison familiale, elle se retrouve confrontée à ses propres désirs mais aussi à sa culpabilité.
De leur côté, la petite bonne et Monsieur vont unir leur humanité profonde à travers leurs émotions et leurs douleurs partagées, au-delà des normes sociales.
Le contact frémissant
la chaleur des paumes minuscules
sur ce grand dos d’homme abattu
arrêtent le temps
Les tressautements s’apaisent
Le silence se fait
Ils restent longtemps
comme ça
Elle debout
droite
solide
indispensable
derrière le corps brisé
de celui qu’elle n’appellera plus jamais le vieux
même pas dans sa tête
mais Monsieur
parce qu’elle ne se voit plus comment s’adresser à lui
autrement.
L’écriture de Bérénice Pichat est fluide et sobre. Elle dit avec une profondeur touchante le corps qui n’appartient plus, les souffrances intimes et les compromis qui laissent un voile de tristesse sur la banalité des vies. Elle dit aussi la beauté de la tendresse, les liens qui unissent les hommes et les femmes face à la mort et la lumière des voix qui s’écoutent et s’accordent.
L’ensemble est construit comme une composition musicale, parfois intense, parfois doux. Les instruments que sont les trois personnages résonnent parfois en harmonie, parfois en dissonance. Le tout est brillamment structuré et offre un moment de lecture qui emporte et questionne.
Pourquoi lire La petite bonne ?
La Petite bonne de Bérénice Pichat est mon roman-surprise en cette fin d'année 2024. Par son écriture au plus proche des personnages et ses points de vue incarnés, selon le narrateur, en vers libres ou en prose, l'autrice nous fait vivre des moments profondément humains et interroge notre raison et notre sensibilité sur la fin de vie. La musique qui imprègne ce roman touche au coeur et ne laissera certainement pas indifférent. Bouleversant


