Le livre de Sève (Charlotte Monsarrat)

Difficile de passer à côté de la magnifique couverture, illustrée par Lucie Roullier, du dernier roman de Charlotte Monsarrat Le livre de Sève aux éditions du Tripode. Une silhouette rouge et lumineuse de jeune femme qui pose la main sur ce qui semble être une biche, elle-même rougeoyante, dans une forêt aux arbres verts et bleus. Mais quelle est donc cette histoire qui va nous être contée ? Qui est donc Sève, le personnage qui donne son nom au livre ? Et qu’est-ce que ce Roncier, espace clos et emprisonnant de femmes nourricières dont le langage a presque disparu ?

Quitter le Roncier

Entrer dans le Livre de Sève, c’est pénétrer dans un monde autre, à la croisée du conte et du récit de science-fiction.

Pourtant, vous ne trouverez rien de technologique ici. Au contraire, le monde qui s’offre à nous est dominé par le Roncier, une entité naturelle puissante qui est à la fois le lieu d’enfermement des femmes (exploitées comme élevage reproducteur) mais aussi leur élément nourricier (elles se nourrissent de sa sève) et leur geôlier (les ronces sont vivantes et peuvent sélectionner et tuer, punir et blesser, celles qui s’y opposent).

Dans cette réserve de génitrices, la vie des femmes est écrite : elle sont sélectionnées à la naissance en tant que filles, sont nourries et grandissent afin de devenir, à leur tour, des génitrices d’enfants féminins (les petits garçons sont enlevés à leurs mères dès la naissance).

Or, dans ce système productif, une jeune fille va bouleverser l’ordre établi : Duramen. Sa mère, La Mère, lui a donné un prénom et cela fait d’elle un être à part. En effet, le langage n’est que peu utilisé et les mots ont été vidés de leur sens. De plus, La Mère lui a raconté son histoire et ce récit lui ouvre les portes de la révolte.

Cependant, ce n’est pas Duramen elle-même qui va échapper à ce monde concentrationnaire. C’est sa soeur Sève.

Sève est différente : tout d’abord par son sexe qui tient à la fois du masculin et du femme, voire même de la fleur. Ensuite, elle semble avoir la capacité de communiquer avec le vivant et la nature.

Elle hésite, se lève et laisse monter le son à ses lèvres. Elle le fait naître sur sa langue, dans les replis de sa bouche et la profondeur de sa gorge. Sève siffle, claque, bruisse, grince, souffle à des intensités multiples. Les sons semblent venir de partout. Elle est élément, plante et animal, l’un après l’autre et tout à la fois. Son visage et son corps se tordent et forment une caisse de résonance. L’assemblée ébahie laisse le moment s’étirer jusqu’à la fin du bruit.

Alors que La Mère s’éteint, rongée de tristesse par le « prélèvement » de son dernier né masculin, Duramen décide d’aider Sève à s’enfuir afin de découvrir l’extérieur du Roncier et de sauver les femmes. Sève seule est capable de cela.

Un récit initiatique et libérateur

Le livre de Sève a la puissance du mythe, sa poésie aussi.

En entamant son voyage initiatique vers les Racines du Roncier qu’elle veut détruire pour libérer les femmes emprisonnées, Sève va découvrir la vie, notamment grâce à ses rencontres animales et humaines, mais aussi découvrir sa propre identité, à la croisée de l’humain et du végétal.

L’écriture de Charlotte Monsarrat est charnelle, sensible et forte, utilisant des symboles métaphoriques et jouant avec le langage qui est au coeur des réflexions de Sève mais aussi d’autres personnages tels que Zéphyr ou Pétrichor.

Les pages qui content les courses en pleine forêt de Sève ou son « enracinement » sont terriblement efficaces et les sensations physiques presque perceptibles.

Ainsi, la lecture devient quasiment une expérience. Les lecteurs seront tour à tour observateurs, compagnons, yeux et coeurs de ce personnage si singulier, dans cette nature où la vie et la mort s’entremêlent sans cesse. Car le récit se double d’un autre, écrit par le personnage : le livre de Sève.

Qui sait qui la lira. Personne ou peut-être des multitudes.
Elle retournera au néant ou elle sera contée, transcrite, copiée, analysée, sauvegardée. Elle s’éteindra avec Sève ou elle lui survivra et appartiendra à d’autres humains qu’elle ne rencontrera jamais. Peut-être sèmera-t-elle des graines d’humilité pour une humanité en germe. Peut-être sera-t-elle emportée dans un soufle de vent. Personne ne peut prédire l’importance d’un récit.

Les mystères sont nombreux et les découvertes de Sève offriront des réponses. Mais c’est là aussi la puissance de ce récit : aucun manichéisme, aucune simplicité. Les personnages, comme tous les êtres vivants, humains ou non humains, sont complexes et sans cesse en interaction.

Pourquoi lire le Livre de Sève ?

Le livre de Sève est un récit inclassable, à la puissance onirique et à la force évocatrice des mythes. Il est aussi une réflexion profonde sur ce qui fait notre humanité, notre langage, notre rapport au vivant. En suivant Sève dans la Forêt jusqu'à la Racine du Roncier, on partage ses rencontres, ses questionnements et sa relation intime avec le végétal. On en ressort changé et notre regard sur la terre, les arbres ou les animaux s'ouvre à de nouvelles dimensions. Un voyage rude mais plein d'espoir. A ne pas râter !
Mots Tordus

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