Tongues (Anders Nilsen)

C’est l’histoire de trois destinées.
Un dieu, emprisonné pour avoir aidé les humains. Enchainé sur le Mont Causcasse, il se fait dévorer le foie, jour après jour, par un aigle.
Après des années de supplice, le prisonnier et l’aigle entament une étrange conversation.
En Afrique de l’Est, Astrid a été choisie pour accomplir une mission périlleuse : éliminer l’Oméga.
En Asie centrale, un américain et sa peluche sont pris en charge par deux soldats, intrigués par la présence de ce jeune garçon.
Ces trois destinées, apparemment sans rapport, s’entrecroisent dans un monde en perdition.

Mythe et société

Non sans une certaine honte, je dois avouer que, jusque là, je ne connaissais pas l’oeuvre d’Anders Nilsen.
Si Tongues m’a immédiatement tapé dans l’oeil, je n’avais pas conscience de la réputation de cet auteur multi récompensé et déjà présent au sein des catalogues d’Atrabile et de L’Association.
À tel point que sa dernière oeuvre est considérée, par de nombreux commentateurs, comme la quintessence de ses réflexions autant graphiques que thématiques.

Ce premier tome de Tongues est l’achévement de 10 ans de travail acharné et dévoile la vision d’un auteur sur notre monde, entre mythologie, conte fantastique et réflexion sociale.
Mais ce projet faramineux reste-t-il abordable ?

À l’origine du monde

Je ne vais pas laisser planer le doute longtemps. La réponse est oui ! Et au vu de la richesse de l’oeuvre, tant sur le fond que sur la forme, cela relève presque de l’exploit.

Dès les premières pages, on comprend que le récit sera complexe, multiple et vaste. Et pourtant, il ne perdra jamais de sa fluidité. Tout semble avoir été réfléchi pour qu’on ne soit jamais perdu au sein de cette immense fresque aux multiples protagonistes et temporalités.
En effet, Anders Nilsen prend le temps de poser une à une les pierres d’un édifice gigantesques aux bases solides.
L’ensemble reste clair et donne l’impression d’une facilité de lecture, dénotant avec l’ambition et la complexité réelle du récit.

À l’ouverture de l’album, nous découvrons un aigle à la recherche de sa future proie.
Une voiture renversée, un soldat mort et un petit singe que le rapace laisse en vie avant de rejoindre sa véritable destination.
L’aigle a rendez-vous avec un prisonnier avec lequel il entame une énième discussion avant de lui dévorer le foie.
De façon astucieuse, Anders Nilsen s’empare du mythe de Prométhée, le modelant pour en faire le rouage central de son oeuvre.
Tout tourne autour de ce prisonnier.
L’origine du monde et la fin de tout.

À travers lui, on découvre une mythologie qui en rappelle d’autres.
Si l’auteur puise globalement ses inspirations dans la mythologie grecque, il ne s’interdit pas certains mélanges comme pour Athéna / Seshat, double déesse grecque et égyptienne.
On sent une véritable érudition, apportant aussi quelques clés d’interactions entre personnages.
Petit à petit, une nouveau mythe fondateur prend forme. Création, fondation, élue, punition et prophétie inéluctable traversent une histoire qui fascine autant qu’elle intrigue.

Au sein de cette nouvelle mythologie, la faune et la flore ont une place particulière.
Que ce soient les boucs léchant les entrailles du prisonnier, le singe reliant les chapitres, l’aigle et son adaptation langagière ou même les différentes personnifications d’Athéna, les animaux sont autant témoins qu’acteurs.
Et pour cause, ils font partie eux aussi de l’équation et du conflit qui se profile au fil des pages.
Cette thématique fondamentalement écologique prend toute sa symbolique avec une nature, vivante et invasive, se développant et recouvrant les cadavres.

une réalité irréelle

Beaucoup d’éléments dans Tongues paraissent étranges.
Le mystère est omniprésent et fait partie intégrante de cette atmosphère générale même si cette bizarrerie affecte plus le lecteur que le personnage, conscient de son propre rôle.

Ainsi, lorsque l’on découvre le jeune américain, dont on saura le nom tardivement, il semble totalement perdu. Et son look de randonneur avec une peluche attachée à son sac à dos ne colle pas vraiment avec l’ambiance locale.
Comment s’est-il retrouvé en plein désert et que fuit- il ? Ainsi, le jeune garçon subit les évènements. Il n’est jamais réellement acteur même si sa présence en tant que telle fait évoluer invariablement les situations à son avantage.
Rodney Iolaus, militaire américain et arriviste de première, embarque le jeune homme, non pas par compassion mais par curiosité. Or, à partir de ce moment, tout déraille. Autant pour les mercenaires que pour le garçon qui se retrouve balloté jusqu’à une décision qu’il n’a pas choisie.
Petite anecdote, le jeune américain semble être le même que celui de son tout premier comics, Des chiens, de l’eau sorti en 2005 chez Acte Sud. Et cela ne semble pas anodin, comme si toute sa bibliographie formait un seul et même ensemble.

À l’inverse, Astrid semble plus actrice de sa destinée. Enfin, a priori car elle n’est aussi que l’outil d’une déesse pour combattre le terrible Oméga.
Astrid est un peu l’équivalent des héros grecs à la destinée souvent tragique.

Tongues, outre son travail immense sur le récit, sa narration et sa façon de raconter une histoire, est une vision globale sur le monde, qu’elle soit politique, religieuse, sociale ou purement philosophique.
Ainsi, la viabilité de l’humanité se pose. Deux camps s’opposent, entre fascination et crainte.
Si nous pouvons faire preuve de bonté, de créativité et de sentiments, nous sommes aussi des nuisibles qui ne cessons de grignoter l’espace vital des autres espèces vivant sur la planète.

Pur trip narratif

Comme mentionné plus haut, avant Tongues, je ne connaissais pas le travail d’Andres Nilsen mais après quelques recherches, je ne suis guère étonné de découvrir un auteur protéïforme qui n’a de cesse de faire évoluer son approche graphique.

Ainsi, Big Question n’a rien à voir avec La colère de Poseidon qui, malgré certaines thématiques communes, n’a rien à voir avec Tongues.

Son trait est ici plus « mainstream », dans le sens où il n’est pas aussi radical que sur La colère de Poséidon.
Mais c’est plutôt du « mainstream indé » à la Ian Bertram.
D’ailleurs, je trouve beaucoup de points communs avec Ian Bertram : la rondeur et la simplicité du trait cachant, en réalité, un côté minutieux autant sur les décors que sur certains effets de stylisation, comme une explosion et une fourrure animale.
Le style est riche, foisonnant, lorgnant vers le réalisme tout en s’amusant avec des concepts mythologiques inspirés et originaux.
Que ce soient le prisonnier, Athéna / Seshat ou Gigés l’Hécatonchyre, tous et toutes ont des designs marquants, s’éloignant des attentes tout en respectant leur forme primaire.

Mais si Tongues fascine, c’est aussi pour sa science de la narration.
À ce niveau, il est dans la droit lignée d’un Jesse Lonergam ou d’un Hayden Sherman.
Chaque mise en page est réfléchie comme un ensemble global ayant sa propre forme esthétique.
Les cases sont géométriques et reflètent le symbolisme du récit.
L’oeuvre devient ludique, à l’image de ces interchapitres formés par découpages nous cachant la terrible réalité.
L’oeuvre est un kaléidoscope d’idées, toujours plus réjouissantes et inventives, dont on ne saisit pas toujours la puissance dès le premier regard.
Ainsi, la narration devient un autre langage, avec ses codes, sa grammaire et sa compréhension, parfois obscure, souvent symbolique.

À cet égard, Tongues est si riche, autant sur le fond que sur la forme, qu’il nous demandera de multiples lectures et relectures pour en saisir totalement la richesse.

En résumé

Tongues d'Andres Nilsen est une découverte tardive mais un coup de coeur absolu. 

Si je ne suis pas forcément un connaisseur de la bibliographie de cet auteur américain, je suis resté fasciné par cette oeuvre multiple, puisant dans la mythologie pour créer son propre récit fondateur, symbole des dérives de notre socièté.

L'oeuvre est riche autant pour son récit d'une fluidité épatante au vu de son ambition, que par sa forme et et sa richesse narrative.
À l'instar de Jesse Lonergam, la narration devient un langage propre avec sa grammaire, son orthographe et ses symboles.

L'ensemble donne une première partie fascinante, point de départ d'une fresque magistrale.

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