Review globale du run de Jason Aaron sur Thor.
Thor : Le massacreur de Dieux



Répondant à une prière interplanétaire, restée jusque là sans réponse, Thor découvre la disparition soudaine et inexpliquée de nombreuses divinités planétaires.
Ainsi, il se lance dans une quête, le ramenant vers un passé lointain.
À cette époque, le jeune et impétueux Thor est loin d’être digne de soulever Mjolnir.
Pourtant, il va devoir faire face à un ennemi impitoyable dont le nom traverse les époques : Gorr.
Condamnation à mort

Thor : le massacreur de Dieux est le premier arc de l’immense run de Jason Aaron.
Après Fear Itself, event de piètre qualité, Matt Fraction quitte un titre qui, quelques années après Renaissance, peine à trouver un nouveau souffle.
Avec Thor, on a un peu l’impression de relire toujours la même chose : Ragnarök, mort puis résurrection.
Le personnage ne passionne plus vraiment et les films n’auront de cesse de le caricaturer.
Heureusement, l’arrivée de Jason Aaron sur la série va changer la donne.
Initialement, on imagine mal l’auteur de Scalped sur un tel personnage.
Même s’il s’est largement fait une place dans l’écurie Marvel, le scénariste américain est un maître des ambiances sombres et urbaines, convenant davantage à des personnages tel que Ghost Rider ou The Punisher.
Pourtant, c’est sous estimer le talent du monsieur qui, avec Wolverine and The X-men, démontre un plus large éventail de son travail.
Quand il récupère Thor, accompagné par Esad Ribic, il met en place les premières pierres d’une fresque épique qui restera dans les annales du comics moderne.
Tous ceux qui ont eu la « malchance » de subir l’immonde Thor : Love and Thunder, connaissent l’histoire de Gorr.
Création de Jason Aaron, Gorr lui permet d’exploiter une thématique qui lui est chère : la religion.
Ainsi, la croisade de l’exterminateur trouve sa source dans les drames de son passé et symbolise les liens que le scénariste entretient avec la spiritualité.
Je suis athée depuis de nombreuses années, mais je suis resté fasciné par la religion. Bizarrement, je suis devenu plus fasciné par la religion et la foi depuis que j’ai perdu la mienne.
Jason Aaron
Matt Wilson, « War Rocket Ajax #138: Jason Aaron Talks Thor: God Of Thunder », Comics Alliance, 3 décembre 2012 (version du 25 août 2013 sur Internet Archive)
On retrouve toute cette fascination dans Le massacreur de Dieux.
En effet, Jason Aaron n’a pas comme objectif de démolir les religions.
Au contraire, les rapports entre Dieux et humains restent complexes tout en étant la source de profondes inégalités.
Leur supériorité les rend sourds aux maux des hommes et femmes qu’ils sont censés protéger.
Et forcément cela crée du ressentiment, surtout quand l’injustice se lie à la cruauté.
Cependant, l’amour sincère que Thor éprouve pour Midgard démontre que ce lien est possible.
Or, Gorr ne peut qu’imaginer les Dieux comme des êtres cupides, détestables et surtout .. décevants.
Sa souffrance est sincère. Sa quête de vengeance est compréhensible mais son extrémisme l’amène, sans s’en apercevoir, à devenir tout ce qu’il exècre.
Saga en 3 temps

L’originalité, qui deviendra avec le temps un des grands marqueurs du scénariste, provient de son découpage en 3 unité de temps.
La première, consacrée au passé, nous dévoile les coulisses du premier affrontement entre Gorr et le dieu du tonnerre.
À cette époque lointaine, Thor n’avait rien à voir avec le super héros que nous connaissons.
Se comportant comme un enfant orgueilleux, il passe son temps à boire et à festoyer auprès des humains.
La scène où il tente vainement de soulever Mjolnir reflète à elle seule, le rapport étrange qu’il entretient avec son marteau.
Ainsi, pour en devenir digne, il piste les défis.
Dans le présent, nous suivons l’enquête du Thor « super-héros », faisant face aux conséquences de ses errements passés.
Ce moment est décrit par l’auteur comme un passage charnière entre passé et futur.
Or, le futur du héros n’est guère reluisant.
En effet, on découvre un souverain solitaire, errant à travers les derniers vestiges de la cité d’Asgard.
Embarqué dans un combat interminable contre les sbires de Gorr, on comprend que la rédemption se ne trouvera ni dans le passé, ni dans le présent.
La vision de Jason Aaron est sombre.
En effet, les affrontements sont aussi époustouflants que désespérés et l’espoir fait pale figure face à un ennemi aussi intransigeant que puissant.
Reste que jamais Thor n’aura été aussi héroïque, dramatique, puissant voire touchant.
Et en ça, Jason Aaron prouve qu’il a parfaitement compris une richesse et une complexité qu’on a trop souvent ignoré.
Ce premier arc est le socle d’une saga qui ne trouve sa conclusion que de nombreux tomes plus tard, au prix de terribles bouleversements
Héroïque Fantasy et fin du monde

Ce second tome (en version poche) réuni les deux derniers arcs de la série Thor : God of Thunder.
Le Maudit

Le maudit est un arc de transition.
Déjà graphiquement, il permet à Esad Ribic de faire une pause bien méritée, laissant sa place à Ron Garney.
Vétéran de l’industrie américaine, le dessinateur commence tout juste sa mutation graphique.
Avec un style assez classique, il va petit à petit assumer un radicalité d’inspiration Millerienne .
Mais sur cet arc, on en est encore loin. Délaissant l’encrage, il recherche une forme de pureté du crayonné qui, en comparaison du travail d’Esad Ribic, a du mal à convaincre.
On a malheureusement l’impression d’un manque de finitions.
En introduction, on retrouve Nik Klein, tout en faisant la connaissance de l’agente Salomon, nouvelle love interest du dieu du tonnerre. On découvre aussi le nouveau statu quo de Jane Foster, atteinte d’un cancer, ne souhaitant pas l’aide magique de son ancien amant.
Ainsi, ce premier chapitre de grande qualité explore la relation toute particulière qu’entretient Thor avec Midgard, thématique centrale de l’arc à venir.
En attendant, Jason Aaron se confronte à la fantaisie.
Si ce choix n’est guère surprenant dans le cadre de ce comics, elle peut surprendre au vu de l’approche initiale du scénariste.
En effet, ce second arc est à mettre en corrélation avec la sortie du deuxième film consacré au Dieu du tonnerre ayant comme antagoniste, un certain Malekith.
Or, on sent le travail de commande. Ce qui n’empêche pas, Jason Aaron de nous faire découvrir les neufs royaumes.
Cependant, il n’est guère inspiré et cette compagnie à la Seigneur des anneaux manque de charisme. D’ailleurs, aucun d’entre eux n’aura la grâce d’un retour lors des prochains arcs.
Seul Malekith tire son épingle du jeu et deviendra, avec Dario Agger, l’un des antagonistes principal du héros.
Les dernières heures de Midgard

Heureusement, le Maudit n’était qu’une mauvaise passade.
Ainsi, les dernières heures de Midgard signe le retour d’Esad Ribic et de l’inspiration de Jason Aaron.
Le scénariste écrit un scénario en deux temps, développant le lien entretenu par Thor avec la planète Terre.
La première est consacrée à son affrontement contre Dario Agger.
Pure création de Jason Aaron, Dario est un entrepreneur sans aucune limite morale, prêt à dilapider les ressources de la Terre, juste par désir.
Forcément, 10 ans après, l’entrepreneur résonne méchamment avec l’actualité.
Avec intelligence, cet affrontement se place à divers niveau, autant physique que judiciaire. On retrouve Thor face à un embargo d’avocats contre lequel il ne peut rien faire.
Ainsi, Jason Aaron fusionne parfaitement l’environnement mystique d’Asgard avec le cynisme de la finance et du capitalisme.
La seconde nous ramène dans le futur, en compagnie du vieux Thor et de ses trois petites filles.
Si, on savait qu’Asgard n’était plus que l’ombre d’elle-même, Midgard ne semble pas mieux se porter.
Néanmoins, Thor se voit toujours comme son protecteur et s’apprête à affronter le terrible Galactus pour défendre ce bout de terre.
Cette partie est magistrale.
On découvre non seulement le résultat de la folie des hommes mais aussi l’attachement sincère que porte le héros à notre planète.
Ce combat entre puissance divine est cataclysmique, chacun ayant une bonne raison d’arriver à ses fins.
On vibre totalement devant les coups que se portent ces êtres extraodinaires.
La conclusion amène un brin de lumière même si, elle évoque déjà les répercussions à venir.
La série se conclue sur deux histoires, forme de transition pour la suite du run.
La première, dessinée par R.M. Guera, revient sur le passé tragique de Malekith.
Le duo de Scalped nous offre un chapitre particulièrement sombre, rappelant à certains égards l’ambiance de The Goddamned.
La seconde, illustrée par le vétéran Simon Bisley, revient sur une des nombreuses escapades de jeunesse de Thor avec les vikings face aux géant des glaces.
Un chapitre de transition, plutôt efficace et magnifiquement illustré.
Quand aux dernières pages, elle nous prépare au futur changement de statu quo, débouchant sur la nouvelle série à venir : The Mighty Thor.
The Mighty Thor



Nouveau statu quo

Après l’event Original Sins, le statu quo est complètement bouleversé.
Pour une raison encore inconnue, Thor n’est plus digne de Mjolnir et se retrouve dans l’incapacité de le soulever.
Or, comme la nature n’aime pas le même vide, une nouvelle détentrice apparaît sans qu’on en connaisse l’identité.
Une chose est sûre, Mjolnir l’a choisie alors que Thor perd son titre et redevient Odinson, le fils d’Odin.
Le cas de Thor n’est pas unique.
2014 est une époque de bouleversement pour Marvel qui renouvelle une grande partie de son casting, en partant du principe que ces nouveaux superhéros, au grand dam de la droite américaine, devaient mieux refléter la diversité de la société américaine.
Période considérée par certains comme un pur délire « wokiste », elle a considérablement rabattu les cartes.
Ainsi, Sam Wilson, devient le premier afro-américain à prendre le titre de Captain America, Amadeus Cho, jeune asiatique américain, remplace Hulk et Thor devient – » ô sacrilège » – une femme.
Le côté systématique de la démarche peut poser question mais après des années de héros, en majorité blancs et masculins, cette parenthèse permet aux auteurs d’aborder des thématiques aussi essentielles que le racisme, les violences policières et pour Thor, le féminisme face au patriarcat.
Je ne sais pas si Jason Aaron avait anticipé cette évolution. Malgré tout, il était aux commandes d’Origin Sins et il a pu préparer la relève sans que cela bouscule ses plans.
En réalité, Mighty Thor est l’une des grandes réussites de son run !
Whodunit en guise d’introduction

Mais pour cela, il a fallu l’introduire.
Et quoi de mieux qu’un Whodunit pour attiser la curiosité ?!
En effet, quand la relance du titre débute, l’identité de cette nouvelle Thor nous est inconnue.
La liste des prétendantes est longue, allant de Freiya, mère de tous, en passant par Jane Foster à l’agence Salomon.
Jason Aaron s’amuse à multiplier les fausses pistes, tout en profitant de ce moment pour exploiter les enjeux passés et futurs.
En effet, Odin est de retour et on ne peut dire qu’il soit très enclin à laisser le pouvoir à sa femme.
Le dieu asgardien, symbole du patriarcat et d’une forme d’autoritarisme, s’oppose frontalement à ce qu’une femme puisse porter le marteau à la place de son fils.
Ce qui est d’ailleurs aussi le cas d’Odinson qui estime qu’on lui a volé son bien le plus précieux.
Et c’est là que la question du féminisme se pose. Peut-on accepter qu’une femme soit aussi puissante qu’un homme ? Voire qu’elle prenne sa place ?
Pour Odinson, une fois la valeur de sa concurrente établie, il ne remettra plus jamais en cause sa légitimité, allant jusqu’à renoncer au titre de Dieu du tonnerre.
En cela, il fait preuve d’ouverture, contrairement à son père, prêt à pactiser avec le mal ultime pour éliminer ce qu’il estime être une aberration.
Et pendant ce temps, les graines plantées dans les arcs précédents germent.
Dario et Malekith se confrontent, préparant, chacun de leur côté, leur propre plan de conquête.
La nouvelle Thor, pour une première mission, aura fort à faire avec ces deux-là.
Et une fois que l’on découvre le visage qui sa cache derrière le masque ( spoilé par tous celles et ceux qui auront, malheureusement, vu Thor : Love and Thunder ), on imagine déjà les répercussions à venir !
Une partie graphique impeccable

Pour sa partie graphique, le run deJason Aaron aura été particulièrement gâté.
Esad Ribic, que l’on a déjà aperçu sur Namor et Silver Surfer, accompagne le scénariste sur la première partie de son run.
Puis, il reviendra pour un dernier baroud d’honneur concluant à la perfection l’intrigue lancée avec Le massacreur de Dieux.
Artiste peintre, Esad Ribic a l’habitude de s’occuper lui-même de ses propres couleurs.
Or, pour tenir les délais d’un série mensuelle, il propose des crayonnés détaillés, sans aucun encrage, tout en laissant la couleur à Dean White et, surtout, Ive Svorcina.
Cette colorisation crée une atmosphère éthérée, amenant de la matière afin de remplir des cases parfois vides de décor.
Seules les couvertures, véritables tableaux, sont entièrement réalisées par le dessinateur.
En prime, la mise en page du dessinateur retranscrit toute la puissance des combats qu’affronte le héros.
Au final, cette approche convient à merveille à l’intrigue de Jason Aaron, lui confèrant une touche franco-belge plutôt agréable, digne héritage de l’âge d’or de Métal Hurlant.
Comme sur Namor, on est porté par le souffle de ses illustrations, donnant à cette saga un côté épique qui emportera le lecteur(rices) de la première à la dernière page.

À partir du troisième volume, Russel Dauterman devient l’artiste principal de la destinée de Mighty Thor. Son style est diffèrent de celui d’Esad Ribic mais pas moins talentueux.
Extrêment pointilleux dans les détails, son trait fait preuve d’une véritable élégance que l’on retrouve dans ses drapés de vêtements ou les chevelures des personnages. Les designs des asgardiens sont inspirés et marqué par une inventivité graphique constante.
De plus, sa mise en page est dynamique. Les scènes de combat sont époustouflantes avec un sens aigu de l’iconisation.
Jamais Thor, quelquefois la version, n’aura eu autant la classe, que ça soit le costume de la nouvelle Thor ou celui d’Odinson.
Et découvrir un Odinson, plus proche du viking que du superhéros, délaissant le marteau pour un immense hache, est des plus jouissif. Surtout que son design va jusqu’à le changer physiquement !
Du grand art !
Forcément, avec une telle finesse, Russel Dauterman doit être épaulé, notamment par Jorge Molina, dont le style « informatique » dénote avec les prouesses plus traditionnelles du dessinateur principal.
En résumé
Le run de Jason Aaron fait parti des moments majeurs de l'histoire du dieu du tonnerre : Thor.
Cette saga nous emporte de la première à la dernière page.
Le premier arc, le massacreur de Dieux et son antagoniste Gorr étonne autant par son inventivité, sa puissance mais aussi sa dramaturgie.
Le second arc marque une petite pause vers la fantaisie. S'il reste en dessous de la prestation générale de Jason Aaron, l'intrigue met en place un des méchants principaux du run : Malekith.
Le troisième et dernier arc, quant à lui, est absolument brillant.
Il met face à face divinité et capitalisme dans un combat autant physique que judiciaire.
Avec la relance de la série, nous découvrons une nouvelle porteuse de marteau, une femme dont l'identité reste inconnue.
Entre whodunit, critique du patriarcat et vision féministe, le titre continue d'exploiter les graines plantées lors des arcs précédents.
La partie graphique, notamment d'Esad Ribic puis de Russel Dauterman met à l'honneur les affrontements dantesques mais aussi les scènes plus tragiques ou tout simplement bouleversantes.
Le Thor de Jason Aaron est à lire même par ceux qui n'aiment pas Thor !


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