Parker est l’adaptation des romans de Richard Stark, sous le label Aire Noire de Dupuis.
La proie

Parker a l’expertise suffisante pour organiser un braquage dans une contrée perdue des États-Unis.
Le plan est méticuleux et l’équipe solide.
Seul Georges Uhl est inconnu au bataillon mais il a été adoubé par Weiss. Et Parker, toujours méfiant, n’a pas de réelle raison de refuser sa participation.
Grave erreur ! Après avoir fait sauté la banque, l’escroc s’attaque au reste de l’équipe et s’empare du butin.
Mais Parker est un dur à cuir. Seul survivant, il compte bien régler ses comptes et récupérer ce qui lui revient de droit !
Recontextualisation de série

Parker a été créé par Donald E. Westlake sous le pseudonyme de Richard Stark.
Le gangster, brut de décoffrage, sera le protagoniste d’une série de 24 romans dont la popularité aura permis de nombreuses adaptations cinématographiques, plus ou moins glorieuses.
Pourtant, s’il n’y en avait qu’une à retenir, elle ne provient pas du 7eme art mais plutôt du 9eme.
Dernier projet du regretté Darwyn Cooke, l’auteur s’était lancé dans l’adaptation complète des oeuvres de Richard Stark.
Avec son trait si caractéristique, il s’empare du personnage et le fait sien en développant une tonalité ombrageuse à la colorimétrie tranchée.
Cette approche, récompensée par un Eisner Awards, est si puissante qu’il est difficile, maintenant, d’imaginer Parker autrement.
Pourtant, à la surprise générale, Dupuis se lance dans ce qui pourrait être considéré comme une reprise de travaux.
Consciente de la popularité du personnage, la série sert même d’ouverture à leur nouveau label, Aire Noire, consacré aux grands récits policiers.
Au scénario, Doug Headline, fils de Jean-Patrick Manchette, a la charge d’adapter les écrits de Richard Stark.
Mais c’est sur la partie graphique que tous les regards se tournent. Et c’est donc Kieran qui a la lourde tâche de succéder à Darwyn Cooke.
Ce choix étonnant va s’avérer, en réalité, la véritable révélation de l’album.
Car oui, cette nouvelle adaptation, au delà des attentes, est une belle réussite.
Le maillon faible

Parker : la proie est l’adaptation de The Sour Lemon Score datant de 1969.
Ce 12eme roman correspond à la moitié de la série.
Ce choix est judicieux tant l’intrigue est un point d’entrée accessible aux lecteurs qui ne connaitraient pas le personnage.
Parker est un pur polar hard boiled, mettant en scène des protagonistes solitaires au sein d’intrigues sombres sur fond de braquage, crimes ou autres disparitions.
Et La proie s’inscrit totalement dans cette imagerie classique mais efficace d’un des sous genres majeurs du polar américain.
Si la base de l’intrigue est fine comme une feuille de papier, c’est pour mieux percuter son lecteur de façon frontale, parfois sans finesse, à l’image de certains protagonistes.
L’objectif n’est pas de chambouler le genre mais de mettre en exergue des caractères.
Et le meilleur d’entre eux, c’est évidemment Parker.
Braqueur hors pair, méticuleux, il se montre aussi froid que fidèle, à condition de rester réglo.
Calculateur, il ne montre jamais ses émotions, se préoccupant peu des dommages collatéraux engendrés.
Uhl, à l’inverse, est une petite frappe. Roublard, on comprend rapidement qu’il ne faut jamais lui accorder sa confiance.
Comme un parasite, il profite de la faiblesse de ses proches pour tenter de se sortir de ce mauvais pas.
Car s’il n’y avait que Parker qui le recherchait, ça irait encore. Mais son petit « coup » a attisé les convoitises d’un gangster, bien moins regardant sur la violence.
Doug Headline procède à un travail d’adaptation impeccable.
Reprenant une structure proche de celle de Darwyn Cooke, il laisse une grande place aux narratifs et à la prose ciselée de Richard Stark.
Ce procédé, loin d’être verbeux, impose une véritable dynamique à cette chasse à l’homme en nous partageant les pensées de Parker.
Le récit multiplie les chausse-trappes et les coups bas.
L’enquête nous amène à faire de nombreuses rencontres, allant de l’étonnante veuve d’un des braqueurs, à une simple famille dont la vie va être bouleversée.
Le ton reste très clinique. Il n’y pas un fil d’humour. C’est brutal, souvent sans pitié, et d’un cynisme sans borne.
À ce niveau , la fin atteint des sommets, nous amenant à nous demander à quoi a pu servir un tel flot de violence.
Un défi graphique hors norme

Si l’album est une telle réussite, il le doit, en grande partie, à la prestation graphique de Kieran.
Pourtant, son trait ne fait pas immédiatement écho à celui de Darwyn Cooke.
Si on ressent dans ses travaux précédents une certaine appétence pour les récits noirs, son dessin rappelle davantage celui de Fabien Bedouel.
Ses mises en pages sont explosives, reprenant certains codes du cinéma américain.
C’est une belle base mais on est loin de l’épure et la stylisation du dessinateur canadien.
On imagine l’immense pression qui pesait sur l’épaule de Kieran.
Non seulement, il prend la suite d’un des maîtres du comics US mais en prime, ce génie est décédé en laissant une multitude de fans endeuillés.
L’hommage pouvait être sincère, il n’empêche pas les ratages.
Mais, de façon miraculeuse, Kieran réussit là où de nombreux autres auraient échoué.
Enfin, je dis miraculeux mais ces planches sont le fruit d’un travail et d’une réflexion intense et aboutie.
Peu d’artistes remettent en question leur travail, Kieran a dû le faire en ayant comme point de fuite celui d’un autre.
Et le résultat est absolument fascinant.
Certes, il reprend l’approche graphique de Darwyn Cooke.
Le trait de Kieran est moins cartoonesque que celui de son prédécesseur mais reste acéré et vif.
Il apporte d’ailleurs une forme de réalisme, rendant certaines actions plus brutales et violentes.
C’est hyper stylisé avec des aplats de noirs intenses, seulement rehaussés par un bleu-gris apportant cette atmosphère si particulière.
Ainsi, l’ambiance est posée et l’auteur déroule une mise en page prenant en compte les longs textes narratifs tout en s’offrant assez d’espace pour exploser la narration.
De ce point de vue, on retrouve l’expertise de Kieran qui s’éclate à dynamiter un récit plus axé sur l’enquête que sur l’action.
Et certaines pages, notamment celle où Parker se retrouve dans les vapes, sont de toute beauté.
En résumé
Parker : la proie est la nouvelle adaptation des romans de Richard Stark par Doug Headline et Kieran.
Ayant la lourde tâche de reprendre le travail titanesque de Darwyn Cooke, les auteurs choisissent de lui rendre un hommage graphique et scénaristique.
On sent tout l'amour que portent les auteurs pour Parker ainsi que pour le travail accompli par leur défunt prédécesseur.
Doug Headline adapte un récit classique mais terriblement efficace, montrant tout le "charme" particulier de Parker.
Cette chasse à l'homme, aux multiples répercutions, prouve toute la méticulosité et la froideur d'un anti-héros du polar noir américain.
Quand à Kieran, il est absolument magistral.
La tâche était pourtant lourde à porter mais il réussit respecter l'approche de Darwyn Cooke tout en gardant ses propres marqueurs stylistiques.
Kieran nous offre un album d'une grande générosité.
Une véritable prouesse !

Pour lire nos chroniques de Parker (Cooke) et Malavita
