Dans un futur lointain, les abeilles ont disparu en laissant à l’espèce humaine un territoire asséché et stérile.
Alors que Pyrrhocorp envoie en mission des hommes et des femmes, à la recherche de restes d’ADN d’insectes pollinisateurs, d’autres ont décidé de vivre au sein de Nomades, sortes de villes mobiles.
Jenny n’a pas encore fait son choix. Alors qu’elle vit dans un de ces Nomades, elle a l’espoir d’une découverte qui changerait la face du monde.
Quitte à y laisser sa santé mentale et physique…


Abeilles et nomadisme
Une poche de civilisation
Qu’il est dur de passer après un chef d’oeuvre !
Silent Jenny est un bon album. Foisonnant, riche, perturbant, il marque les esprits tout en s’attaquant à un sujet hautement d’actualité : l’écologie et les conséquences de la disparition de la biodiversité.
Il n’a qu’un seul défaut : il passe après Carbone & Silicium.
Alors oui, la comparaison peut sembler absurde mais elle est inévitable tant l’attente est immense.
Sans doute trop !

De Shangri-La à Carbone & Silicium, les récits de Mathieu Bablet n’ont guère d’espoir en l’avenir de l’espèce humaine.
Et d’une certaine façon, Silent Jenny enfonce le clou encore plus loin.
La catastrophe écologique a donc eu lieu. Plus d’insectes pollinisateurs et donc, fatalement, plus de végétaux.
La Terre n’est qu’un immense rocher où l’humanité tente de survivre tant bien que mal.
Du Temps a passé. Mathieu Bablet nous présente un monde qui s’est construit autour de ce nouvel environnement aux températures extrêmes.
Ainsi, un ersatz de civilisation, aux relents de Mad Max, se met en place. Les mange-cailloux évoquent les nomades de Georges Miller autant par leur look que par leurs conditions de (sur)vie.
La technologie, quant elle, reste présente. Pyrrhocorp en est d’ailleurs un de ses meilleurs représentants, sorte de reflet d’un passé et d’une idéologie lointains.
On pourra sans doute se demander comment, dans de telles conditions, cela est possible. Mais à l’instar de la prolifération d’essence dans le monde de Mad Max, ces questionnements seront sans réponse. Et, au final, ils n’ont guère d’importance.
Ainsi, Les Nomades sont d’énormes villes roulantes dont la machinerie est quasi-inexplicable.
Le lecteur doit le prendre tel qu’il est et y croire (ou non) sans forcément se poser de questions.
Au sein de cette communauté, plus que la recherche d’insectes disparus, ce sont les plantes qui fixent les attentions.
La question est simple : comment recréer une biodiversité sans pollinisation ?
Ainsi, tout est un sujet : la nourriture, forcément, mais aussi les maladies.
Dans un tel contexte, les enfants portent un masque, cachant leur visage et une partie de leur identité, afin de se protéger du moindre microbe. Et cela jusqu’à une majorité, prenant la forme d’une rébellion contre l’ordre établi.
C’est d’ailleurs un des points intéressants de Silent Jenny. Mathieu Bablet a su créer une véritable communauté avec ses hiérarchies, ses règles et ses contradictions.
Le Nomade offre une autre vision de la société que celle imposée par Pyrrhocorp mais elle reste restrictive pour une nouvelle génération en quête de liberté.
La jeunesse est un sujet mais la mort en est un autre.
Par le biais du récit, Mathieu Bablet s’empare de la question de la fin de vie avec sensibilité, intelligence et émotion.
Il en fait un choix personnel, indiscutable et parfaitement intégré aux traditions de cette société.
Ainsi, la Mort, personnage omniprésent dans Silent Jenny, n’est guère plus qu’une spectatrice, attendant
le moment choisi.
Un espoir inassouvi

Mathieu Bablet s’attache à un grand nombre de personnages au sein de la communauté des Nomades mais Jenny reste au centre de l’intrigue.
Paradoxalement, elle ne s’intègre pas totalement, préférant se plonger dans le microverse à la recherche d’une « aiguille dans une botte de foin ».
La quête de Jenny rappelle celle du Graal, à ceci près que le Graal est un échantillon d’ADN d’abeille.
Ainsi, Pyrrhocorp l’envoie explorer différents secteurs avec comme outil, comme Ant-Man, le « pouvoir » de rétrécissement.
Or, chaque utilisation modifie l’ADN de l’explorateur jusqu’à une limite à ne pas dépasser.
Ces voyageurs, sortes de héros pour une chance de renouveau, sont en réalité les « esclaves » d’une entreprise qui agit dans un but obscur.
Pyrrhocorp, plus qu’une entreprise scientifique, ressemble à un centre administratif qui entasse les échantillons, sans qu’on en sache plus. À ce niveau, la révélation finale, quoiqu’attendue, est assez symptomatique du cynisme des puissants.
Jenny sacrifie sa vie et ses relations dans ce but, au risque d’en devenir antipathique.
Et c’est un peu le risque pris par Mathieu Bablet. la jeune femme n’attire pas la sympathie. Contrairement aux autres membres de la communauté qui agissent pour la collectivité, Jenny reste autocentrée, voire égoïste.
Dépressive, presque suicidaire, elle cherche dans cette quête un objectif de vie… En vain !
La dernière partie prend la forme d’une rédemption nécessaire mais se brise face à la brutalité (et la stupidité) de ce monde.
Certes, la fin est attendue tant sa préparation devient leitmotiv.
Malgré tout, son symbolisme et son « ouverture » laissent perplexe, comme s’il n’y avait pas vraiment de bonne façon de conclure tout cela.
Un graphisme rocailleux

Le dessin de Mathieu Bablet a toujours été très original.
Si beaucoup apprécient son sens de la composition, nous gratifiant de constructions architecturales dantesques, d’autres tiquent sur une stylisation des corps et des visages plus particulière.
Pour ma part, j’aime ses deux facettes et Carbone & Silicium reste, encore à ce jour, un des plus beaux albums qui m’ait été donné de lire.
Avec Silent Jenny, il tente des choses nouvelles avec ce monde dénué de végétation.
Si les Nomades rappellent, à certains égards, Le château ambulant d’Hayao Miyazaki, son décor est essentiellement composé de masses rocailleuses, particulièrement redondantes visuellement.
Certes, l’auteur sait varier ses environnements, ne tombant jamais dans la routine, mais la roche devient vite l’élément central de Silent Jenny.
Par moment, on étouffe et notre regard se perd dans l’immensité de ces plaines. Le microverse n’offre d’ailleurs pas plus de fantaisie, si ce n’est ce blob verdâtre, parasitant tout un écosystème.
L’album est généreux. Mathieu Bablet s’oblige à sortir de sa zone de confort, quitte à prendre le risque de décevoir.
Dans l’ensemble, l’approche graphique de Silent Jenny est une réussite, même si elle reflète le côté morose et froid de son intrigue.
Et ne comptez pas sur la couleur pour égayer les pages. L’atmosphère est métallique, brunâtre et il faudra attendre une ultime exploration pour avoir le droit à une explosion chromatique qui, d’ailleurs, n’est pas des plus rassurantes.
En résumé
Silent Jenny de Mathieu Bablet est sans doute un des albums les plus attendus de cette fin d'année.
L'oeuvre laisse de côté la philosophie asimovienne en proposant un monde dévasté, après la disparition des insectes pollinisateurs.
Mise en garde écologique, Silent Jenny s'attarde aussi sur une communauté de nomades, tentant de survivre en dehors de la règle pré-établie par l'entreprise dominante.
Le monde de Silent Jenny est moins poussé de celui de Carbone & Silicium et n'échappe pas à certaines contradictions mais l'oeuvre est généreuse et ambitieuse, sans pour autant nous emporter dans l'émotion, la faute à un personnage un peu trop "froid".
Silent Jenny reste un récit immense, porteur de grandes idées et de magnifiques dessins mais qui paie des attentes, peut-être, un peu trop élevées !

