Torso ( Marc Andreyko / Brian Michael Bendis )

États-Unis, 1935.
Tout juste auréolé de son succès face à Al Capone, Eliot Ness est mandaté pour mettre un terme à la corruption qui gangrène la police de Cleveland.
En parallèle, les inspecteurs Myrlo et Simon enquêtent sur une série de meurtres au même mode opératoire.
Rapidement, les journalistes donnent un patronyme macabre au meurtrier : Torso.

A l’origine du mal

Tueur en série

À la Une des journaux

Torso est le récit, inspiré de faits réels, de deux auteurs au début de leur carrière : Marc Andreyko et Brian Michael Bendis.
Si le premier se fait plus discret, le second a acquis une certaine réputation de par son travail en indépendant ou chez les Big Two.
On lui doit, entre autre, un excellent run sur Daredevil et la création de Miles Morales.

À cette époque, Brian M. Bendis travaillait pour le Cleveland Plain Dealer.
Il débute ses recherches sur Torso en fouillant dans les archives du journal et les complète par des interviews auprès de la police locale.
Marc Andreyko devait adapter le script pour le cinéma. Mais le projet fut abandonné, devenant le comics que nous tenons entre les mains.

1935 sonne comme un renouveau économique pour le continent américain qui sort tout juste de la crise de 1929.
Le pays est en pleine transition, ne se doutant pas du conflit mondial qui grogne à ses portes.
Ce contexte est palpable dans les pages du comics, mettant face à face les ruelles puantes de Shantytown avec les soirées prestigieuses de riches notables.
Il n’est guère étonnant que, derrière les paillettes, se cache une crasse plus profonde où pourra sévir celui qui deviendra le premier tueur en série américain.

Le récit de Brian M. Bendis et Marc Andreyko est méticuleux, ne nous épargnant aucun détail de l’enquête, sans pour autant tomber dans le gore.
L’écriture, clinique et cinématographique, apporte une instantanéité, nous plongeant dans la tête des protagonistes.
Cette approche deviendra la marque de fabrique de Brian M. Bendis.
Elle donne l’impression aux lecteur.rices d’être les témoins privilégiés d’une discussion. Qu’elle soit essentielle ou anodine, on se retrouve au plus proche des personnages et notamment du duo d’enquêteurs.

Myrko est un flic expérimenté, marié à une femme aimante. Son côté bourru désarçonne son coéquipier mais n’entache en rien leur relation.
Simon, plus jeune, est aussi plus sensible. Et le côté sordide de cette affaire semble le toucher particulièrement.
Inspirés de véritables inspecteurs, Ils formeront les Inconnus.
À l’instar des Incorruptibles, Eliot Ness leur accorde sa confiance en leur confiant une mission fondamentale : enquêter discrètement, en cachant les détails le plus sordides à la presse.

Or, les exécutions du Torso sont particulièrement atroces, rappelant celles du non moins célèbre Jack L’éventreur.
D’ailleurs de nombreux éléments les rapprochent.
Le tueur décapite ses victimes puis tranche leurs mains et leurs pieds, rendant ainsi leur identification impossible.
De plus, Shantytowm est une sorte de WhiteChapel américain.
Le quartier est frappé par un chômage de masse. Véritable bidonville, la prostitution y côtoie la pauvreté à chaque trottoir.
Un « terrain de jeu » idéal pour le tueur en série qui ne cessera de semer le trouble au sein même de la police locale.

Un symbole de la justice américaine

Eliot Ness et sa femme

L’Amérique raffole de ses héros populaires.
Et, à cet égard, Eliot Ness en est un digne représentant.
On ne raconte plus les exploits de l’Incorruptible qui a fait chuter Al Capone avec une simple feuille d’impôt.
Si l’homme de loi meurt avant la sortie des Incorruptibles, on ne peut nier une certaine reconnaissance.

Ainsi, quand le maire de Cleveland fait appel à ses services, c’est avant tout pour mettre un terme à la corruption qui frappe la police de son état.
Devenant chef de la sécurité, il opère avec la même radicalité qui a fait son succès à Chicago.
La méthode Ness fonctionne mais le dégraissage monte trop rapidement vers les hautes sphères et effraie.
Il faudra peu de temps pour que le maire retourne sa veste, comprenant qu’il ne pourra jamais contrôler les excès de son nouveau chef de la sécurité.

C’est aussi la force de ce récit.
On y voit un homme adulé faisant face à des critiques virulentes envers des actions pour lesquelles on l’avait engagé.
Et les crimes du Torso deviennent un levier pour le mettre en difficulté.
Au départ, cette affaire ne l’intéresse pas mais la pression populaire l’oblige à prendre ces meurtres au sérieux.
Surtout quand il devient lui-même destinataire de cartes postales provenant du serial killer.
Bien loin de son cadre habituel, on le sent en retrait, moins à l’aise.

Il faut dire que la vie privée d’Eliot Ness n’en sortira pas indemne.
Sa femme se montre compatissante mais la carrière de son mari prend trop le pas sur leur vie de couple.
Elle voyait, dans cette nouvelle vie, un retour au calme mais elle déchante rapidement.
Comme une grande partie des héros modernes, Eliott Ness sacrifie sa vie pour sa vision de la justice.

Ainsi, cette fissure, au sein d’un portrait quasi irréprochable, devient béante devant la conclusion du récit.
Certaines zones du cas Torso restent dans l’ombre et Ness n’y trouvera, cette fois-ci, aucune récompense.

Un noir et blanc clinique

Entre le dessin et la photographie

Torso a une particularité : il est dessiné par Brian M. Bendis.

On a tendance à l’oublier mais, à l’instar d’autres scénaristes prestigieux comme Rick Remender, Brian M. Bendis a manié le crayon au début de sa carrière.

Par ce trait noir et blanc tranché, amplifié par des amas de masses de noires acérés, son style se rapproche du roman photo.
D’ailleurs, certains décors sont de simples reprises de clichés d’époque.
Sans être désagréable, le trait de Brian M. Bendis reste perfectible.
Cependant, il se démarque sur un point qui, à l’image de ses dialogues, fera son originalité : sa narration.
Amateur de répétition, il alterne les gaufriers avec une mise en page déstructurée. Il s’amuse à faire virevolter les points de vue, nous obligeant à tourner l’album suivant son bon vouloir.
L’idée peut paraître étrange mais elle amplifie l’impression de confusion et de malaise qui hante les pages de ce récit.

Malgré ses défauts, Torso reste un album avec une empreinte graphique puissante et saisissante.

En résumé

Inspiré de faits réels, Torso de Marc Andreyko et Brian M. Bendis est un polar haletant et saisissant. 

Sous la houlette du légendaire Eliott Ness, un duo de flics enquête sur les meurtres de celui qui sera considéré comme le premier tueur en série américain : Torso.
Le récit met en scène une Amérique partagée entre des quartiers d'une grande pauvreté et la richesse retrouvée de ces nouveaux notables.
L'enquête fait la lumière sur ce grand héros populaire américain : Eliott Ness.
Derrière une radicalité d'action qui fait ses preuves, on découvre un homme qui fait face aux fourberies politiques et aux désagréments amoureux.

Torso met sur le devant de la scène Brian M. Bendis qui dévoile ici ses talents de dessinateur.
Si le style reste figé, il laisse déjà une empreinte narrative forte dont certains marqueurs restent, encore aujourd'hui, des spécificités
de son écriture.

Prix et récompenses

  • Eisner Award du meilleur espoir – 1999

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Bulles Carrées

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