Chien 51 (Laurent Gaudé)

Alors que son adaptation sortira en salle en octobre 2025, je me suis plongée dans la lecture de Chien 51, le roman d’anticipation dystopique de Laurent Gaudé, publié en 2022. L’histoire ardente et poisseuse d’un duo d’enquêteurs qui n’ont, a priori, rien en commun sinon leur quête de vérité, dans une mégalopole où la mémoire et la politique ne font pas bon ménage.

Zem et Salia

Lire Laurent Gaudé est toujours une expérience ardente. La chaleur, déjà omniprésente dans le Soleil des Scorta, se trouve ici poussée à l’extrême dans cette Magnapole soumise aux aléas climatiques. Enfin, « soumise » en partie. En effet, la cité est divisée en 3 zones dans lesquelles vivent des strates de la population plus ou moins riches. Si vous vivez en zones 1 et 2, un dôme vous protège. Si c’est dans la zone 3, croisez les doigts pour ne pas subir la furie du ciel.

Or, dès les premières pages, ce n’est pas de Magnapole dont il est question, mais de la Grèce. Une Grèce en débâcle puisque, suite à une grave faillite, le pays entier a été racheté par une société fortunée nommée GoldTex. On y découvre donc notre personnage principal fuyant, honteux, son pays suite à une révolte étouffée.

Zem Sparak, 20 ans plus tard, est devenu « cilarié », (citoyen réduit à sa fonction de salarié),  dans la zone 3 de la mégalopole. Sous les pluies acides ou sous un soleil infernal, il est appelé sur les lieux de meurtres pour enquêter sur des morts que personne ne veut voir.

Mais il va se retrouver « verrouillé » de force à une jeune enquêtrice aux dents longues de la zone 2. Sur le papier, Salia Malberg et lui n’ont pas grand chose en commun. L’un a vécu l’effondrement de la Grèce et les révoltes de la zone 3, et il ne survit que grâce à l’Okios, une drogue qui redonne vie aux lieux du passé. L’autre est le parfait produit de la zone 2, flic née, sans attache, sans mémoire. Sa supérieure.

L’affaire sur laquelle ils vont travailler repose sur 2 meurtres avec éviscération. Un homme et une femme qu’on soupçonne d’avoir bénéficié d’une greffe d’Eternytox. Or, cette opération qui offre dix à vingt ans de longévité supplémentaire, on la réserve aux privilégiés, aux Honorables de la zone 1.

Dès lors, le duo va devoir enquêter dans la zone des politiques et des élites. Ils vont rapidement découvrir la noirceur des luttes de pouvoir.

Un thriller dystopique

Laurent Gaudé se lance pour la première fois dans un genre où il n’avait pas encore oeuvré. Et c’est une réussite à plusieurs égards.

Tout d’abord, les maux dont souffre cette société futuriste ne sont pas bien éloignés de ceux vers lesquels nous tendons. Privatisation d’un pays, discrimination sociale par zones, deshumanisation, bouleversements climatiques… Tous ces changements en germes dans nos sociétés actuelles se réalisent ici.

Mais on y trouve aussi une critique cynique de la classe politique et des luttes de pouvoir violentes. D’un monde qui promet le changement aux classes inférieures sous la forme d’une loterie appelée Destiny. Ou juste une journée orgiaque : le LoveDay.

Mais l’auteur réussit surtout à construire un personnage complexe, à la fois impitoyable et honteux. Terriblement réaliste et sensible aux vies des morts qu’ils inspecte et exilé dans un passé idyllique qui le réconforte et le blesse tout à la fois. La mémoire de ce qu’il fut, les visages de ceux qu’il a aimés, avec qui il a fait la révolution et qu’il a trahis. Tous ces souvenirs pèsent lourd.

Rentrer ? Non. Il veut que la nuit dure encore. Salia l’a déposé place des Feux puis est repartie en direction du check-point. Il est seul, sur cette place qui ne dort pas, au milieu d’autres êtres qui veulent encore voler des heures au jour. Il a envie de retrouver les rues de Plaka, une envie irrépressible. Alors il traverse l’avenue VII et plonge dans le cœur battant de la zone 3 : RedQ, là où les échoppes se collent les unes aux autres dans un brouhaha de misère. RedQ ou les pilules circulent plus vite que les mains, où les rumeurs naissent et les espoirs meurent. Il va au Dreamshop, salue Miki et commande « la même chose que la dernière fois ». Puis il s’installe au milieu des corps inertes mais qui sont, dans le secret de leurs rêves, infiniment agiles et ivres, en extase, léchés ou caressés, tout-puissants. Il prend son Okios. Peu lui importe d’être une épave de plus dans cette pièce trop petite puisque Athènes arrive et que tout s’efface.

Chien 51 est un roman dense. Il invite à la réflexion, tout en ne négligeant pas le rythme du thriller qui se doit d’être implacable. J’ai hâte de découvrir la lecture que le réalisateur Cédric Jimenez en aura fait.

Pourquoi lire Chien 51 ?

Roman de SF tirant vers le polar ou roman policier dystopique ? Chien 51 est avant tout le récit dense et déshumanisé d'un futur qu'on n'aimerait pas voir advenir. Laurent Gaudé nous plonge dans la chaleur oppressante et sous les pluies acides de Magnapole, dans une société sans lumière où les injustices et les inégalités sont légion. Mais il porte en lui une lumière : celle de la mémoire. N'oublions ce que nous sommes et où est notre humanité.

Pour lire nos chroniques de The new world et Fahrenheit 451

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