Deux filles nues (Luz)

1919. En Allemagne, Otto Mueller met les derniers coups de pinceau à son tableau, Deux Filles nues.
L’oeuvre, passant d’un atelier d’artiste à celui d’un collectionneur fortuné, observe un monde qui se radicalise devant sa toile.
Hitler prend le pouvoir, mettant en place un antisémitisme d’état.
En écho, l’art moderne est discrédité et devient « dégénéré ».
Deux filles nues est le témoin involontaire de cette époque.

Sous le regard de l’art moderne

On ne peut pas dire que Luz aime la répétition.
Après avoir exploré le cinéma avec Hollywood menteur, adapté Vernom Subutex de Virginie Despentes pour ensuite revenir à la fiction avec l’hilarant Testoterror, le voilà de retour avec un projet atypique.
En effet, tout l’album est vu par le prisme du tableau d’Otto Mueller.
Un concept fort pour témoigner d’une période obscure.

Une vie d’artiste

Une muse idéalisée

Dans un premier temps, on suit le parcours d’Otto Mueller, peintre du début XXe siècle, amateur de femmes nues.
Car comme il l’avoue lui-même : « Le nu, ça se vend mieux ! »
Personnellement, je ne connaissais pas les oeuvres d’Otto Mueller et Luz, en grand connaisseur qu’il est, nous offre un bref aperçu de ses dernières années d’activité.
On y découvre une vie d’artiste, balancé entre une vision stricte de son art et les relations tumultueuses qu’il entretient avec sa muse et épouse, Maschka Mueller.
Selon Luz, Otto Mueller est une sorte de prototype de l’artiste moderne.
Solitaire, légèrement égoïste mais passionné par son art et… sa muse.
Le portrait de Maschka est étonnant. Moderne avant l’heure, elle n’est aucunement docile face aux prétentions artistiques de son mari.
Et quand Otto décide de prendre un chemin qu’elle n’apprécie guère, elle choisit la séparation, au grand dam de l’artiste.
Au final, elle répond un peu à la destinée de Maryline Monroe pour Hollywood Menteur.
Maschka n’est pas sous l’emprise d’Otto. D’ailleurs, il a bien plus besoin d’elle que l’inverse.

Leur relation n’en est pas moins touchante. Et malgré la séparation, on sent un attachement profond les ramenant inévitablement l’un vers l’autre.
D’ailleurs, ils ne cesseront jamais de correspondre.

Culture artistique face à l’inculture nationaliste

L’Histoire en arrière plan

Puis arrivent les temps obscurs.
Alors qu’un riche collectionneur achète Deux filles nues, Luz insère, en arrière plan, les prémisses de la montée du nazisme.
Par le prisme de la toile, on surprend, par l’encadrement d’une fenêtre, les stigmates d’une tension montante. Une affiche prônant les valeurs d’un parti en pleine expansion, une manifestation dirigée par des hommes arborant une croix gammée.

Avec Deux filles nues, Luz montre une montée de haine et de préjugés, en axant son analyse essentiellement par le biais de l’art.
Sous l’égide de Joseph Goebbels, ministre de l’éducation du peuple et de la propagande, l’État reprend en main la culture allemande et juge de ce qui est acceptable ou non.
Et clairement, l’art moderne, dont fait partie la peinture d’Otto Mueller, ne l’est pas.
Jugée subversive, elle rejoint les tableaux antimilitaristes ou tout simplement juifs dans une catégorie qui exprime à elle seule le dégoût du parti nazi pour l’art dégénéré.

On connaît tous les rapports contrastés qu’avait Hitler avec le monde de l’art et ce dernier cherchera à imposer sa vision culturelle, notamment par un art allemand, classique et nationaliste.
Il est malgré tout ironique d’apprendre que l’exposition censée dénigrer l’art dégénéré aura plus de succès que le nouveau musée allemand.
Certes, certains visiteurs viennent seulement cracher leur venin mais d’autres, à l’image de cette enfant émoustillée par Deux filles nues, découvre leur première émotion artistique.
Luz se moque de cette politique ancrée, au fond, dans une véritable inculture.
Les nouveaux dirigeants se sont érigés en fin connaisseurs mais n’y connaissent, en réalité, rien.
Même Adolf Zieger, peintre préféré d’Hitler et président de la chambre des Beaux-Arts, sera déporté quelques semaines à Dachau pour avoir critiqué la campagne d »Hitler.
Un comble qui symbolise assez bien la vision limitée de cette culture de parti.

Deux filles nues auraient pu disparaitre dans cette folie mais Luz décrit tous les évènements qui l’amèneront, à l’image des rescapés des camps de concentration, à sa survie.
Une survie qui doit beaucoup à la chance.

Luz consolide sa place d’auteur de bande dessinée

Un pari réussi

Deux filles nues est un très bel album.
Depuis plusieurs opus, Luz fait sa transition de dessinateur de presse à véritable auteur de bande dessinée.
Choisissant l’adaptation puis la fiction, il virevolte de l’un à l’autre avec des thématiques sociales et culturelles fortes.
Il en maitrise admirablement les codes et se montre même ambitieux dans son approche.
Le dessin est simple mais l’encrage gras à la plume apporte une réelle profondeur.
Il s’amuse à croquer certains personnages, historiques ou non, avec un goût prononcé pour la caricature.
L’ex pilier de Charlie Hebdo n’a pas perdu de son mordant, ni de son ironie sur le monde environnant.
Malgré son propos et sa charge, Deux filles nues ne se noie jamais dans son ambition.
L’album se lit avec facilité et ne demande pas de connaissances accrues sur le sujet.
D’ailleurs, Luz propose, à la fin, un petit glossaire de personnages et une petite bibliographie permettant aux plus curieux d’approfondir le sujet.

En résumé

Deux filles nues de Luz raconte l'Histoire à hauteur non pas d' homme mais de  tableau. 

Ainsi, on découvre les relations entre Otto Mueller et sa muse par le prisme d'une oeuvre d'art muette, ne bougeant qu'au gré de ses déplacements.
En effet, le tableau passera de main en main, entre vente et expropriation, pour terminer dans une boîte où elle pourra survivre aux destructions nazies.
Par ce parti pris astucieux, Luz nous conte non seulement la fin de vie d'un artiste mais aussi la montée au pouvoir d'Hitler et sa politique de propagande "culturelle".

Deux filles nues est un album touchant, ludique mais aussi une mise en garde.
Les dictatures cherchent à contrôler les masses par tous les moyens : la force, les médias mais aussi la culture.
Et à une époque où l'extrême droite n'a que le mot "wokisme" en bouche, cela doit nous rappeler qu'à une époque un parti prônait déjà ce qui était acceptable ou non dans l'art !

Prix et récompenses

  • Fauve d’or du meilleur album – 2025
  • Grand Prix ACBD – 2025
  • Prix Wolinski – 2024

Pour lire nos chroniques de Brancusi contre les États-Unis et Le ministre et la Joconde

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