La forêt qui dévore (Florence Hinckel)

Florence Hinkel a l’art de combiner des genres marqués, tels que la science-fiction ou le fantastique, et des thématiques d’actualité. Elle l’avait déjà fait, notamment dans L’aube est bleue sur Mars. C’est de nouveau le cas, de nouveau, pour son dernier roman La forêt qui dévore, un thriller fantastique et légèrement dystopique dans lequel les humains côtoient les loups-garous, détenteurs du pouvoir et des postes importants. Le tout à la lisière d’une forêt dans laquelle il ne faut surtout pas pénétrer, sous peine de mort.

« L’homme et un loup pour l’homme »

Bart et Milo sont des amis lycéens humains. Ils vivent chacun au sein d’une famille mixte puisque le frère de Milo et la belle-mère de Bart sont des lycanthropes.

Si la société dans laquelle se déroule le roman semble envieuse de la place qu’occupent ces loups-garous, c’est qu’ils occupent les postes les plus importants et assoient leur domination régulièrement par leur caractère et leur reconnaissance sociale.

Or, humains et lycanthropes sont liés par une métamorphose qui peut advenir à tout âge. Généralement liée à un sentiment de puissance ou à une violence exacerbée, le passage dans le monde des loups-garous procure un nouveau statut à celles et ceux qui y accèdent.

L’idée est que si vous achetez tel ou tel produit, vous aurez plus de chances de vus transformer à votre tour. Sous-entendu : de réussir votre vie professionnelle /sentimentale/personnelle… Quelques uns montrent des individus au corps hésitant : pilosité plus importante autour des oreilles, ou bien nez qui tire vers le museau. La publicité fait mine de s’inquiéter : la transformation ira-t-elle bien à son terme, ou fera-t-elle machine arrière comme cela arrive parfois ? Ou stagnera-t-elle durant plusieurs années, comme cela peut aussi être le cas ? L’égalité est proclamée et défendue partout, jusque dans la Déclaration des droits de l’être humain et du lycanthrope, de la citoyenne et du citoyen.

S’ajoute à cette situation d’inégalité sociale la menace de la forêt. Celle-ci, à la lisière du lycée, est un danger mortel pour quiconque y pénètre, humain ou lycanthrope. Comme si la forêt avait sa volonté propre et une soif de corps à déchiqueter.

Un jour, Charline, la jeune fille dont Bart est amoureux, est attaquée en forêt et sauvée, in extremis, par Milo et Bart mais aussi Rhéane, une lycéenne lycanthrope. Que s’est-il passé ? Qui a vraiment attaqué Charline ? Qu’est-ce qui rôde dans la forêt ?

Les trois personnages vont mener l’enquête et mettre à jour des secrets que la société elle-même préfèrerait taire car ils mettent en péril tout le système.

Dénoncer les mécanismes de domination

Dans un échange avec une lectrice au festival du livre jeunesse de Montreuil, Florence Hinckel explique qu’elle a voulu montrer comment, dans une démocratie, un groupe dominant peut imposer sa violence et sa puissance à la société toute entière. La figure du loup-garou lui est apparue comme particulièrement représentative de cette domination. La forme du thriller fantastique est donc venue s’appuyer sur cette figure emblématique. Tout en conservant beaucoup de points communs avec notre société actuelle.

Et, en effet, on retrouve dans la Forêt qui dévore l’omniprésence de dominations telles que celles de la richesse, de la naissance, de l’apparence et même du pouvoir politique. Réussir sa vie, comme le montrent les publicités, c’est devenir un lycanthrope. C’est le seul moyen d’accéder aux études prestigieuses, aux postes-clés, à la reconnaissance de la société.

Or, les personnages, chacun à leur manière, s’opposent à cette vision hiérarchisée et inégale.

Milo d’abord, dont le frère lycanthrope, Julius, fait la fierté de ses parents. Bart, dont la mère humaine a été dévorée par la Forêt. Mais aussi Rhéane, lycanthrope elle-même, qui cherche la vérité. Et qui s’interroge sur les valeurs portées par son propre groupe au détriment de celui des humains.

Cette nuit-là, Milo dort mal. Cette louve-garou le perturbe. Elle en correspond pas à l’idée qu’il s’est forgée des lycanthropes. Certes, c’est une enfant gâtée, mais elle est douce, compréhensive, mesurée, et il semble que l’honnêteté lui importe. Comment est-ce possible ? Tous les lycanthropes sont égoïstes, individualistes, méprisant, il le sait ! Et pourtant… Elle dégage autre chose. Contre toute logique ou raison, il a envie de se fier à elle.

Ils vont questionner la violence, les luttes de pouvoir. Et les secrets qui permettent aux loups-garous de conserver une position supérieure.

Et c’est là tout le talent de Florence Hinckel. Ses personnages sont complexes, loin des clichés et des cases dans lesquelles on voudrait les placer. L’autrice n’a pas son pareil pour brosser des portraits d’adolescents révoltés, sensibles et qui questionnent l’ordre établi. Pas des héros mais des êtres ouverts qui s’opposent aux injustices. Au delà des apparences et des préjugés.

Sans divulguer les révélations de la deuxième partie du roman, les lecteurs et lectrices découvriront jusqu’où les dominants sont prêts à aller pour conserver leur pouvoir. Un récit qui interroge donc sur notre société actuelle…

Pourquoi lire La Forêt qui dévore ?

Avec son histoire forte, qui happera les lecteurs et lectrices, La Forêt qui dévore amènera aussi à s'interroger sur les rapports de domination qui s'imposent à notre société. Milo, Bart, Rhéane et Charline sont les ados qu'on aurait aimé être, forts et sensibles, prêts à aller au bout de leur engagement pour que la vérité éclate. 

Le roman de Florence Hinckel, à la croisée du thriller et du fantastique, permet aussi d'aborder des thématiques sociologiques telle que la reproduction des inégalités ou la solidarité face à l'oppression.
Mots Tordus

Pour lire nos chroniques sur :

  • Moonshine


  • L’homme à l’envers

Laisser un commentaire

Retour en haut