Au commencement, il n’y avait rien.
Jusqu’au jour où Forme, Dieu de la nuit, crée la vie sous les traits d’un homme. Or, sa première action est l’anéantissement brutal et gratuit d’un congénère.
Ainsi nait la violence.
Jusqu’à ce qu’une femme surpuissante apporte à cette humanité en dérive un peu d’autorité !


Une oeuvre graphique époustouflante

Ce qui marque l’esprit, en premier lieu avec Drome, c’est son aspect graphique.
Jesse Lonergan est un auteur qui ne laisse guère indiffèrent.
Sa bibliographie est encore en « construction » mais, en quelques titres, il se montre aussi talentueux qu’ambitieux.
Son trait épais et tremblotant rappelle, à certains égards, le style de Fabio Moon.
Et si ses designs sont inventifs, c’est avant tout avec ses compositions qu’il nous étonne.
On le découvre, en France, avec Arca. Et si l’album reste sympathique, il faut attendre la publication d’Hedra pour découvrir son véritable potentiel artistique.
Hedra, récit muet et philosophique, est une sorte de version bêta de Drome. Il en partage ses thématiques mais aussi sa mise en scène déstructurée.
Drome est une véritable exploration graphique, donnant tout son sens à l’expression « art narratif ».
Et effectivement, l’album est un magnifique pavé, édité par 404 éditions, qui lie conception graphique et création du monde.
Esthétiquement, l’album est d’une originalité folle.
Aucune page n’est identique dans sa construction, obligeant le lecteur comme le créateur à se plier à ce nouvel ordre des choses.
En réalité, aussi inventive qu’elles puissent être, les constructions de Jesse Lonergan sont loin d’être complexes.
Partant d’un gaufrier composé de multiples cases, l’auteur détourne les formes pour jouer avec les notions d’espaces de temps.
Jesse Lonergan multiplie les figures géométriques.
Les cases s’allongent, se multiplient, disparaissent, prennent des formes incongrues sans que cela ne perturbe notre lecture.
La case n’est plus une unité de lieu mais devient un cadre à multiples fonctions, servant de loupe à un moment précis ou un élément à part entière de la page.
Ainsi, la narration dépasse son rôle structurel pour faire partie intégrante de l’histoire.
En réalité, elle remplace astucieusement l’espace délaissé par les rares dialogues, apportant ainsi les informations manquantes, propices à de multiples interprétations.
À la création du monde

Drome est un récit de création du monde, mélangeant religion et mythologie.
Ainsi, tout commence avec la main divine, déposant sur Terre une « graine », à l’origine de l’apparition du premier Homme.
Mais, ce dernier amène avec lui la violence inhérente à son espèce.
En effet, dans une scène écho au mythe d’Abel et Caïn, le premier homme fracasse littéralement le crâne de son « frère » avant d’assister à l’apparition fracassante d’une faune, toute aussi violente.
À l’origine de cette vie, on retrouve une cosmogonie restreinte.
Forme, Dieu sombre et créateur, est accompagné d’Esprit, déesse lumineuse qui tente d’amener l’humanité vers la voie de la raison.
Le symbolisme reste simple pour ne pas dire basique. Pour autant, il évite tout manichéisme.
En effet, Forme n’est pas un Dieu « mauvais ».
Il croit en sa création et pense qu’avec le temps, elle trouvera inévitablement la paix.
Esprit est plus pragmatique et sait que pour mettre au « pas » ces mâles, il leur faut une autorité.
Et pas n’importe laquelle … Celle d’une femme dont le physique d’amazone contraste avec sa mission salvatrice.
Une fois les ardeurs calmées, elle peut emmener son peuple vers une connaissance et une existence apaisées.
Mais pour combien de temps ?
Bleu, sobrement nommé ainsi, reprend les caractéristiques des grandes figures mythologiques, mais aussi de tragédies grecques.
Tenant sa volonté de la déesse, elle est puissante, tenace et prête à faire face aux défis extraordinaires qui se mettront sur son chemin.
Ainsi, Jesse Lonergan propose une combinaison de couleur, Rouge et Bleu, pour faire face à Jaune, terrible golem de feu digne du Balrog de J.R.R. Tolkien.
Le récit devient une épopée épique dont le symbolisme n’apparaît pas tout de suite aux lecteurs et lectrices.
En réalité, l’auteur expose l’évolution d’une humanité découvrant les étapes charnières de son évolution : la connaissance puis le feu pour faire face à la terreur de la nuit, symbolisée sous les traits d’un taureau dévastateur.
Drome laisse une grand part d’interprétation, et certaines parties du récit restent, volontairement, obscures.
Néanmoins, la portée évocatrice du comics reste limpide, permettant d’apprécier l’ensemble, sans en saisir forcément tous les tenants et les aboutissants.
Pour cela, il ne faudra pas hésiter à se relancer dans l’aventure !
En résumé
Drome de Jesse Lonergan est une oeuvre originale sur la forme et symbolique sur le fond.
Si le récit propose la création d'un monde, laissant un champ assez libre d'interprétation, c'est l'aspect graphique qui marque les esprits.
Derrière un trait gras et parfois hésitant, Jesse Lonergan développe une réflexion narrative absolue qui fait de la mise en page un élément moteur du récit.
Tout est pensé dans Drome et c'est cette réflexion qui apporte au final toute la richesse à l'oeuvre de Jesse Lonergan.

