Simon Spurrier présente Hellblazer (Simon Spurrier / Aaron Campbell)

John Constantine est un maître de l’occulte au caractère trempé et aux méthodes peu orthodoxes.
Personnage emblématique de l’ère DC Vertigo, de nombreux auteurs ont participé à la destinée de cet irascible anglais.
Simon Spurrier prend le relais, offrant ainsi deux arcs exceptionnels à la série Hellblazer.

Dead in america

Alors que John Constantine échappe « miraculeusement » à la mort, il doit fuir l’Angleterre pour les Etats-Unis.
Accompagné de Noah et Nat, il traverse le territoire américain pour retrouver un sac de grains de sable appartenant au maître des rêves : Morpheus.
Ce sac, entre de mauvaises mains, pourrait causer des dommages irréparables. John, lui, y voit un moyen d’échapper à sa damnation. Même si pour cela, il doit demander l’aide à des êtres aux pouvoirs immenses mais à la fiabilité limitée.

Au moment où j’écris ces mots, après avoir aidé John à se glisser dans les eaux chaudes du Pacifique, il convient de noter deux nouvelles récentes :

1. Un candidat vient de remporter une élection présidentielle en se présentant ouvertement comme un conservateur de la droite extrémiste, sans aucune nuance. Pour ceux qui constituent sa nette majorité, la simplicité prime sur la vérité.
2. La marque Vertigo, qui a créé et donné naissance à Constantine, est enfin sur le point de faire son retour après plusieurs années d’absence apparente.

On sent qu’il y a quelque chose dans l’air. Pour moi, cela sent légèrement la fumée.

Simon Spurrier

Road movie américain

En mission pour Sandman

L’arc de Simon Spurrier est issu d’une période particulière.
Alors qu’il entame un premier run marquant, l’aventure s’interrompt précipitamment au bout de 13 épisodes.
Ainsi, nous quittions John, accompagné de Nat et Noah, son fils présumé, en pleine course alors que le magicien comprenait qu’il venait de perdre son « coeur » .
Les derniers mots étaient lourds de sens :  » Le prix à payer est toujours supérieur au gain ». Clap de fin !
Pandémies et économies obligent, les séries « annexes » doivent se conclure. Quant à Simon Spurrier et Aaron Campbell, ils doivent faire avec cette frustration de ne pas avoir tout raconté.

Certes, le scénariste compense en écrivant Damn them all, en compagnie de Charlie Adlard où il « recycle » certaines idées prévues pour la série. Mais ce n’est pas suffisant !
Deux ans plus tard, à la surprise générale, Dc rappelle le duo, leur proposant de conclure la saga entamée.
Cependant, les choses ont changé et ils ne pouvaient se contenter de reprendre simplement le plan initial.
La série se devait d’être accessible aux nouveaux lecteurs tout en comblant les attentes des fidèles lecteur.rices.

Et c’est ainsi que le trio se retrouve aux États-Unis, fuyant les conséquences du premier arc.
Brièvement, Simon Spurrier propose un résumé des évènements précédents, apportant les informations nécessaires.
John Constantine est en fuite et ses compagnons sont de nouvelles têtes.
Nat et Noah sont embarqués, bien malgré eux, dans cette aventure. Les relations avec John sont forcément houleuses. Mais ils savent que seule sa fourberie pourra les sortir du pétrin dans lequel ils se trouvent.
Et puis, il y a Noah. Il n’a aucune idée du lien génétique qu’il partage avec le magicien et il ne faudrait pas qu’il en apprenne plus.

Malgré tout, le trio se lance dans un road movie sur les routes américaines.
À bord d’un bus à double étage, ils traversent le territoire à la recherche d’un sac de grains de sable les amenant à rencontrer des personnages hauts en couleurs.
De ce point de vue, on retrouve bien la folie et l’ambition littéraire du scénariste anglais qui, à un certain niveau, rappelle celle du grand Alan Moore.
Cette lecture se mérite. Même si l’humour noir est ravageur et le cynisme débordant, le verbe est omniprésent. Simon Spurrier aime écrire et bon dieu, qu’est-ce qu’il écrit bien !
Les concepts sont aussi tordus que les plans à double voire à triple niveau de John, sans pour autant négliger une tension constante, laissant souvent présager du pire.

De plus, Simon Spurrier réintègre le personnage à la sphère Vertigo.
Certes, il n’était pas encore question du retour de la collection mais on ressent cette volonté de rendre hommage à une époque et à des personnages marquants de l’histoire du comics.
Morpheus est même à l’origine de la mission de John. Ce qui, d’une certaine façon, est un juste retour des choses vu que le magicien a fait ses premiers pas dans les pages de Sandman.

La fin conforte d’ailleurs cet hommage, en ramenant un autre personnage emblématique de Vertigo. Ceci dit, derrière l’émotion qui se dégage, Simon Spurrier propose une conclusion, résonnant autant comme une fin qu’un nouveau départ.

La décrépitude américaine

Un comics violent et radicale

Hellblazer est un comics sombre, explorant les failles de nos sociétés et de l’humanité en général.
Considéré comme un brûlot sociétal, Hellblazer reste centré sur le territoire britannique, s’attachant à la psychologie complexe et parfois contradictoires, de ses personnages.
C’était d’ailleurs le parti pris du 1er run de Simon Spurrier.

Rien que par le titre de ce second arc  » Dead in America », on comprend que l’axe vient de changer. Et, connaissant les idéaux du scénariste, il était clair que la série serait une caisse de résonance pour un territoire en perte de repères.
Cependant, il ne faudrait pas voir Hellblazer comme un simple pamphlet anti-américain. S’il égratigne le rêve américain en dénigrant sa politique migratoire, sa vision écologique et culturelle, c’est aussi pour mieux en explorer sa complexité.
Malgré une radicalité de forme, Simon Spurrier se montre plus contrasté sur le fond, évitant ainsi de tomber dans la caricature.
Il n’en est pas moins cynique ou violent mais il démontre que, d’une certaine façon, les camps ne peuvent pas se diviser sur une simple vision de bien ou de mal.


La chapitre 3 mettant en scène, d’un côté, un garde frontière américain et de l’autre une clandestine mexicaine en est le parfait exemple.
Si, à première vue, le vieil homme fait preuve d’une vision extrémiste, le scénariste tente d’en expliquer les raisons.
Sans lui « pardonner » son attitude, le scénariste explore sa psyché pour mieux comprendre ses choix.
La confrontation entre les rêves américain et mexicain est percutant :

– Le rêve américain, on entend tellement parler, mais personne ne nous dit vraiment ce que c’est …
– C’est l’idée que n’importe quel américain a la liberté et l’opportunité de devenir ce qu’il veut .
– Oh … J’aurais pensé que ce serait quelque chose de plus intelligent ( …) Je te raconte le rêve mexicain …
C’est que les enfants méritent d’avoir une vie plus heureuse que leurs parents

Hellblazer de Simon Spurrier n’en est pas moins radical et violent.
Sa vision du monde reste emplie d’amertume et de cynisme. Par contraste, il démontre, de façon pragmatique, toute la complicité de cette société américaine qui s’évertue à faire des mauvais choix, en pensant que ce sont les meilleurs.

À ce niveau, les derniers chapitres se passant à Hollywood sont particulièrement tordus.
La capitale du cinéma, véritable temple de la débauche, devient un monde où l’apparence prime sur la vérité.
On ment, on transforme et dénature la réalité pour amener les autres à commettre des actes répréhensibles.
Et derrière, on trouve des hommes puissants, cherchant à contrôler son prochain pour toujours plus de pouvoir.

Le cinéma est au final le miroir déformant d’un capitalisme dévorant et destructeur !

Une empreinte graphique puissante

La puissance des images

Aaron Campbell se démarque par un style rugueux et particulièrement marquant. Jouant avec les effets d’encrage, il crée des atmosphères glauques tout en s’amusant à triturer les corps comme de vulgaires poupées de chiffon.
Adepte de récit horrifique, comme Infidel avec Pornsak Pichetshote, il imprègne notre rétine d’images particulièrement flippantes.
Ayant déjà collaboré sur Suidide Squad : Blaze, les deux auteurs se connaissent bien et une osmose s’est créé au fil du temps.
On la retrouve sur ces scènes où la prose du scénariste fusionne avec la mise en page du dessinateur.

Sur le premier volume, il est secondé par les non moins excellents Matias Bergara et Tom Fowler et sur le second (hormis le numéro collectif) par Lisandro Estherren.
Il est d’ailleurs partie prenante sur le second volume, participant même au scénario d’une courte histoire.

On ne peut conclure cette partie graphqiue sans mentionner le travail, toujours excellent, de Jordie Bellaire. Il apporte cette explosion de couleurs, quasi psychédlique, contrastant avec cet encrage massif.
Une merveille !

En résumé

Simon Spurrier présente Hellblazer est une véritable baffe dans la tronche. 

Avec ce deuxième run, qu'on n'attendait plus, Simon Spurrier frappe fort en envoyant John Constantine sur les terres américaines.
Ainsi, le scénariste donne sa vision, teintée de cynisme et d'amertume, des failles d'un territoire et d'une population en pleine déshérence (et cela, avant l'élection présidentielle).
C'est d'autant plus flippant que le constat serait, sans doute, bien plus catastrophique aujourd'hui.

Ceci dit, Hellbalzer n'est pas qu'un pamphlet, c'est aussi un merveilleux hommage à une des grandes ères de l'histoire de Dc Comics : Dc Vertigo.

À ses côtés , Aaron Campbell nous propose une ambiance graphique puissante, hantée par des images terrifiantes et psychédéliques.
En cela, les couleurs de Jordie Bellaire jouent un rôle primordial.

Une lecture ambitieuse qui mérite amplement le coup de coeur ressenti !
Bulles carrées

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