Imaginez une rue à deux pas de chez vous dont vous n’auriez jamais entendu parler.
Et pour cause, seuls les êtres les plus vils sont attirés par ses ruelles, n’imaginant pas qu’ils y expieront leurs vices cachés.
Cette rue porte un nom : Hyde Street.



La rue des pêchés
Hyde Street est la nouvelle création du label de Geoff Johns : Ghost Machine.
Cependant, je me dois d’être honnête … Je n’ai, jusque là, que rarement été convaincu par les propositions de l’ancien gourou de Dc Comics.
Non pas qu’elles soient mauvaises en soient. La partie graphique a, d’ailleurs, de quoi ravir, avec des auteurs prestigieux tel que Gary Frank ou Bryan Hitch. Mais les scénarios sonnent plus comme un bon vieux film des années 90-2000 dont on connait déjà le speech.
En résumé, ça manque cruellement d’originalité.
Et, d’une certaine façon, Hyde Street ne déroge pas à cette règle.
Pourtant, un peu comme les malfrats attirés par cette rue maléfique, on se laisse rapidement happer par ce récit semi-horrifique.
Compétition entre résidents

Et en effet, si Hyde Street rappelle les bonnes heures des contes de la crypte, ne vous attendez pas à frissonner outre mesure.
Certes, c’est assez sanglant et « immoral » à certains égards mais, dans l’ensemble, nous sommes plutôt sur de l’horreur « tout public ».
S’inspirant d’un sujet inépuisable, celui de la cruauté humaine, les auteurs nous expliquent qu’on ne se retrouve pas sur Hyde Street par hasard.
Et l’accueil réservé aux nouveaux arrivants s’avère assez gratiné. Disons que la punition est à la hauteur des crimes commis.
Ce premier opus prend le parti d’être une introduction à l’univers de Geoff Johns et Ivan Reis, présentant ainsi ses règles, ses résidents et le fil rouge, tournant autour d’une compétition hors normes.
Ainsi, Hyde Street est peuplé de personnages, piochés à travers le temps.
Ces « résidents », dont on découvrira les origines au fil des chapitres, ont un objectif bien défini : traquer les âmes pour leur faire payer leurs pêchés de la plus horrible des façons.
Si l’idée reste basique, elle est agrémentée d’un but final : apporter 10 000 âmes au Compteur pour retrouver leur vie d’antan.
Or, forcément, les choses ne s’avèrent pas aussi faciles qu’escompté.
À travers les récits de ce premier tome, nous découvrons quatre entités : Mr X-Ray, Pranky, Créature mutique et Mlle Parfaite.
Si les désirs de Mr X-Ray semblent louables, l’esprit tordu de Pranky les contrarie fatalement.
En effet, chaque résident a un trauma personnel et cette mission leur offre une seconde chance.
À condition de l’accepter ou de suivre les règles énoncées par le Compteur.
Or, ce n’est pas le cas de tous.
Alors que Monstre Mutique ne joue pas le jeu de la damnation, Pranky se complait dans cette nouvelle vie, allant jusqu’à voler les victimes de ses compères alors qu’il a lui-même largement dépassé les 10 000 âmes.
Cette position amène forcément une confrontation entre les résidents. Et à ce niveau, Pranky marque les esprits.
Avec ce look de gentil boy scout, il se montre particulièrement pervers et vil.
Il est d’ailleurs assez jouissif de suivre les vacheries du garnement, même si on attend sa chute.
Pur esprit vengeur, il ne peut que s’opposer à l’objectif simplement émotionnel de Mr X-Ray dont la confrontation devient le fil rouge de cet album.
Regard féroce sur l’espèce humaine

Hyde Street aurait pu n’être qu’un bon divertissement régressif, sanglant et particulièrement graphique.
Mais, par son sujet, le comics s’empare de nombreuses thématiques.
La première est légitimement liée à la cruauté humaine.
Qu’ils soient bourreaux ou « victimes », Hyde Street est peuplé des pires crapules dont la plupart des récits font l’étalage de leur vilainie, intolérance, férocité et autres abus tout aussi tordus.
Et c’est pourquoi, les résidents n’ont guère de scrupule à les damner.
Il n’y a que Monstre mutique pour croire à une seconde chance. Sans doute parce qu’il aimerait qu’on fasse de même pour lui.
À travers l’histoire de cet ersatz de Frankenstein, on découvre les arcanes du monde du cinéma : un univers ingrat, cruel, n’hésitant à malmener les stars en quête de célébrité.
Briller, c’est l’essence même de Mlle Parfaite.
Si Monstre Mutique recherche la célébrité, Mlle Parfaite devient un de symbole du diktat de la beauté.
Son mépris, teinté d’intolérance, a d’ailleurs causé la mort d’une femme obèse, cherchant, tant bien que mal, à intégrer cette norme absolutiste.
Derrière ce drame se cache une critique virulente contre notre socièté de l’image, adulant les corps parfaits et rabaissant les autres.
À ce niveau, le dernier chapitre va encore plus loin, en nous plongeant dans l’horreur de ce jusqu’au boutisme esthétique qui traverse les générations.
Un graphisme de haute volée

Ivan Reis a longtemps fait les beaux jours de Dc Comics, voguant de Superman à Batman, en passant par Green Lantern et Aquaman.
Son style, fusion entre Jim Lee et Bryan Hitch, n’a eu de cesse de se peaufiner, atteignant un niveau incroyable.
Mais ce sens du détail, accentué par l’encrage de Danny Miki, a un prix. Cela faisait longtemps qu’il n’arrivait plus à tenir les délais intenses d’un comics mainstream.
Ayant collaboré de nombreuses fois avec Geoff Johns, il intègre de façon naturelle le casting de Ghost Machine. En prime, sa prestation sur Blackest Night était déjà porteuse de certaines accointances pour l’horreur.
Avec Hyde Street, Ivan Reis s’amuse des codes pour en faire un melting pot, source de véritables dingueries visuelles.
Entre des designs marquants et une mise en page explosive, on le sent totalement investi dans ce projet.
Ce n’est d’ailleurs pas anodin de le retrouver crédité comme co-scénariste, tant l’aspect graphique prend un place prépondérante dans notre ressenti.
Au point d’y voir les prémisses de quelques faiblesses inhérentes à l’arrivée de fill-iner.
Pourtant, le trait de Francis Portela, tout en rondeur et en simplicité, est un relais de choix.
Paradoxalement, il apporte une pause à toute cette effusion graphique, laissant les corps s’exprimer.
Quand à Leila Leiz, dont je ne connaissais pas le travail, elle nous abreuve d’images peu ragoutantes, dignes du body horror.
En résumé
Hyde Street du duo Geoff Johns et Ivan Reis est un agréable surprise.
Alors que la plupart des comics labelisés Ghost Machine sont de gentils divertissements sans réelle originalité, Hyde Street rend hommage aux codes de l'horreur et du fantastique tout en s'intéressant aux traumas de ses personnages et aux vices de l'espèce humaine.
L'univers, riche et généreux, profite d'une compétition hors norme, à base d'âmes damnées, amenant à une confrontation entre deux "résidents" que tout oppose.
Graphiquement, Hyde Street est sans doute un des plus beaux albums de la gamme Ghost Machine. Et pourtant, la barre était haute.
Mais Ivan Reis semble totalement investi dans ce projet : son esthétisme foisonnant et puissant nous emporte complètement.
Surtout qu'à côté, les fill-iners, quoique différents de Francis Portela et Leila Leiz, sont de bonne facture.
Une surprise inattendue mais assez réjouissante.

