J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort (Adèle Fugère)

« Il faut payer cher pour être rigolote » (Rosalie Pierredoux, 8 ans) « Quand on veut amuser les autres, on se doit d’être douloureux soi-même » (Jean Rochefort, éternel). Comment l’âme d’une petite fille de CE2 rencontre-t-elle celle d’un acteur, réalisateur, amoureux des chevaux, décédé en 2017 ? C’est ce qu’imagine Adèle Fugère dans son premier roman loufoque et émouvant J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort.

Rosalie, Jean, la vie

Rosalie a 8 ans, elle est en CE2 et elle habite Saint-Lunaire en Bretagne.

Son petit monde est somme toute celui d’une petite fille de son âge. Elle vit avec son papa et sa maman, elle adore son papy, joue au ping-pong et a un meilleur ami à l’école prénommé Simon. Elle a beaucoup d’humour et on dit souvent d’elle qu’elle est rigolote.

Mais son sourire et ses farces cachent une tristesse qui fond parfois sur elle et l’isole, inquiétant au passage ses parents attentifs. Comme de nombreux humoristes ou comiques, elle est un clown triste. Elle voit régulièrement un psychiatre.

Or, un matin, elle a une surprise au réveil.

Je devais aller à l’école. Mais j’avais un truc qui me chatouillait au-dessus de la bouche. J’ai touché. Ça piquait un peu. Mais c’était doux aussi. Je suis allé dans la salle de bains. Je suis monté sur le rehausseur pour voir dans la glace. Et je me suis vu. Avec une moustache. J’ai souri. Je n’avais plus l’air de ce que j’étais. Une vraie saloperie. Un faux-derche sans lèvres. Je me suis dit : « Jean, ça te va bien. »

Désormais, elle va vivre sa vie d’écolier(e) en assumant être Jean Rochefort. De la moustache à la langue, en passant par l’âme et l’esprit. Et sa façon de voir le monde et les gens va changer. Leur regard à eux sur elle aussi d’ailleurs.

Devenir Rosalie

Sous ses aspects loufoques et drôles, le récit d’Adèle Fugère est un conte initiatique moderne. C’est l’histoire d’une petite fille qui cherche qui elle est, qui se sent en décalage souvent avec ses contemporains et qui semble touchée par la tristesse et la violence du monde qui l’entoure.

Rosalie Pierredoux (alias Jean Rochefort) est une âme poétique et pleine d’humour, sensible et pleine de répartie. Elle est particulièrement révoltée par les injustices, surtout quand elles touchent ses amis. Alors quand elle est invitée, elle et pas son ami Simon, à l’anniversaire de Pénélope, elle refuse tout net. Et ses efforts seront récompensés… pour notre plus grand plaisir, dans une scène d’anthologie qui mêle déguisements, poulet, Rachida Dati et une urne funéraire.

Ses discussions avec son papy nous offrent également de beaux moments, empreints de douceur et de drôlerie.

« T’étais à l’anniversaire de Rachida Dati ?

– Oui. Et je peux te dire qu’elle est au bord du chainon manquant ! »

Papy a dit en serrant le poing et en levant les yeux vers le ciel : « Je le savais ! » Il a ajouté :

« Mais mon petit doigt m’a dit que tu avais aussi pris la défense de ton ami Simon.

– Rachida le prend pour un moins que rien. Pour une petite gens. Mais ce qu’elle ne sait pas, Rachida, c’est que les petites gens ont souvent une prodigieuse noblesse d’âme. Et Simon, il a ça. A l’anniversaire, il n’a pas eu le droit de manger le même poulet que moi. C’était inconcevable, tu comprends ?! Deux sortes de poulet. Un bon pour moi et un mauvais pour lui. Je l’ai trouvée médiocre, Rachida. Et moi, c’est la médiocrité qui m’exalte, qui stimule mon imagination, qui me pousse hors de mes gonds. Jamais je ne m’investis autant que lorsque je découvre le petit détail sordide qui me convient. à, le détail, c’était le poulet.

J’ai retrouvé dans l’écriture d’Adèle Fugère la force et la simplicité d’un Eric-Emmanuel Schmitt dans Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran. Mais surtout, j’ai trouvé particulièrement drôle et adéquat le langage de Jean Rochefort dans cette petite bouche de 8 ans.

Alors certes, les références aux acteurs de films français du siècle dernier ou le vocabulaire délicieusement suranné pourront déstabiliser les plus jeunes lecteurs, mais quel plaisir de lecture !

Le roman se lit d’une traite et on l’imagine fait pour la scène. Ce sera le cas puisque Morgan Perez le met en scène pour le off d’Avignon à l’été 2025.

Pourquoi lire J’ai 8 ans et je m’appelle Jean Rochefort ?

Adèle Fugère nous offre un joli moment de drôlerie et d'émotion avec son premier roman J'ai 8 ans et je m'appelle Jean Rochefort. On rêverait d'être Rosalie, cette petite fille à la répartie cinglante et au coeur sensible, qui combat avec ses armes (et sa moustache) contre l'injustice et la médiocrité du monde. Quel plaisir de retrouver, à travers ce petit bout de femme, les mots et l'âme de Jean Rochefort. Gageons que ce premier roman ne restera pas longtemps sans petit frère.

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