Suite à un burn out, Ivan accepte, sans réelle conviction, un poste d’AESH. Il suit Matisse, un élève atteint de trouble du spectre autistique, au sein d’un dispositif ULIS.
Il collabore avec la coordinatrice ULIS, Mme Tramont, et deux autres AESH, Maryama et Virginie.
Cependant, Ivan doit apprendre à trouver sa place, autant auprès de son élève que des membres de l’équipe éducative.
Une année de doute, de désillusion et d’inquiétude, éclairée par de beaux moments de joie et de solidarité.


La réalité de l’école inclusive
Petit lexique pratique :
AESH : Assistant.e d’Elève en Situation de Handicap.
Même si Fabien Toulmé ne fait pas la distinction, on différencie 3 catégories.
Les AESH-m sont mutualisé.es, les AESH-i sont délégué.es à un ou plusieurs élèves spécifiques (Ivan / Virginie), et les AESH-co (Maryama) travaillent auprès des élèves en ULIS.
Certains AESH-i peuvent intégrer l’ULIS, notamment auprès d’élèves porteurs de troubles autistiques.
Mais dans la plupart des cas, l’AESH-co est tout.e seul.e, avec l’enseignant.e, pour 12 élèves.
À noter que les AESH sont en grande majorité des femmes, à quelques exceptions près ( dont je fais partie avec Ivan).
ULIS : Unité Localisée d’Inclusion Scolaire
Comme précisé par l’auteur, l’ULIS est un dispositif et non une classe. Les élèves sont inscrits dans leur classe de référence et le dispositif n’est qu’un renfort. Du moins, dans l’idéal.
Car, en réalité, et l’auteur le montre très bien, les inclusions varient suivant les profils et certains peuvent se retrouver exclusivement en ULIS.
Il existe des ULIS TSA ou trouble moteur mais elles sont rares et les places sont « chères ».
ESS : Equipe de Suivi de Scolarisation.
Une fois par an et par élèves à besoins particuliers, cette réunion fait un bilan des réussites et des perspectives de l’année.
Les regards sont croisés entre les équipes éducatives, médicales et sont souvent perçus comme une épreuve difficile pour les parents.
Elles abordent aussi l’orientation, thématique hautement délicate, au vu du manque de perspective mais aussi de place dans les instituts spécialisés, type IME.
Le sujet est (très) légèrement abordé dans l’oeuvre par le biais du parcours d’Ayden et de Valentine, même s’il est difficile d’en saisir réellement l’impact.
AESH en Ulis

Ulis de Fabien Toulmé est un album qui s’est fait attendre.
Attendre parce qu’étant AESH-co en ULIS, j’ai longtemps ressenti cette méconnaissance concernant notre métier et plus généralement sur la place des élèves en situation de handicap au sein des établissements scolaires.
Même si au bout d’une dizaine d’années d’exercice, la situation a (heureusement) évolué.
Il n’est plus si rare de tomber sur un article dépeignant les conditions de travail et la précarité des AESH, les mettant en parallèle avec les manquements de l’école inclusive.
Pouvoir lire une bd traitant (enfin) du sujet fait forcément plaisir, surtout pour l’AESH bdphile que je suis.
Fabien Toulmé dépeint une situation réaliste, même s’il se concentre davantage sur l’humain plutôt que la broyeuse administrative que peut être l’Education Nationale.
En prenant comme personnage principal un AESH, il fait de ce métier le rouage essentiel de l’école inclusive.
Et à raison, même si en réalité, l’institution ne fait rien pour les mettre en valeur.
L’auteur aborde rapidement la précarité, notamment salariale, expliquant un turnover continuel. Ce qui, à mon humble avis, n’est qu’une partie du problème.
Virginie montre un visage plus désabusé et loin de l’image folklorique de l’aidant jusqu’auboutiste.
Par ce biais, l’auteur explique en quoi certain.es AESH peuvent poser « problème » sans forcément porter de jugement.
On cherche à comprendre comment ce château de cartes peut tenir en équilibre et pourquoi une simple brise peut le faire s’effondrer.
Surtout que les profils sont divers.
Tout au long de ma carrière, j’ai rencontré des Ivan, des Maryama et des Virginie.
D’ailleurs, je me retrouve assez dans le profil de Maryama, AESH expérimentée mais préparant sa reconversion au grand désarroi de Mme Tramont.
Le duo enseignante / AESH-co est primordial en ULIS. Derrière les discussions personnelles se dégagent une conivance et une confiance permettant au dispositif de tourner dans les meilleurs conditions .
De façon plus pragmatique, il s’intéresse aussi à la place de l’AESH auprès des élèves.
Point intéressant, quand Ivan prend son poste, l’auteur ne mentionne aucune formation.
S’il en existe bien une, elle est tardive et l’AESH doit apprendre à se débrouiller par ses propres moyens.
Sans formation ni réelle connaissance des troubles de son élève, il doit s’adapter aux situations de crise, dans la crainte de commettre la moindre erreur de jugement.
Et voir Ivan chercher par lui même ses propres sources d’informations m’a évoqué de lointains souvenirs.
Souvent, l’AESH se retrouve isolé.e dans cette gestion. Heureusement, la recrue a Maryama pour l’épauler mais les débuts restent difficiles.
Entre une enseignante qui n’a guère de temps pour excuser ses « errements » et des professeurs contestant l’intérêt de certaines inclusions, son parcours est aussi difficile que celui de son élève.
Fabien Toulmé laisse un peu de côté cet aspect de l’école inclusive. Si la prise de bec d’Ivan contre les avis à l’emporte-pièce d’une prof est gargarisante, elle reste caricaturale, ne reflétant qu’une mince partie de l’équipe enseignante.
Car oui, les inclusions sont parfois difficiles et demandent un travail et une énergie considérables de mise en place et de préparation.
Et seul le collectif peut permettre de s’en sortir !
Au final, Ivan s’attache à Matisse avec lequel il tisse un lien fort, fondé sur des échanges et une compréhension mutuelle.
Cette relation est touchante, même si l' »abandon » qui en découle me paraît assez amer, quoique nécessaire.
En effet, l’AESH n’est qu’une béquille dont l’élève doit apprendre à se séparer pour pouvoir marcher seul.
Ce passage aura été, malgré tout, profitable autant pour Matisse qu’Ivan.
J’aimerais vous dire que ce sentiment reste majoritaire mais en réalité, malgré cette complicité, on se sent parfois bien petit et las devant certaines situations et la brutalité d’un système à bout de souffle.
L’humanité du récit est magnifique et doit être soulignée mais elle n’est malheureusement pas toujours suffisante pour rester.
La conclusion de l’album en est un terrible rappel, malgré une forme d’optimisme un peu irréel.
La vie en ULIS

Par le biais de ce récit, Fabien Toulmé rend un hommage sincère et touchant aux occupants du dispositif.
Il décrit le fonctionnement du dispositif avec ses cours en groupe, ses inclusions et toute la partie administrative entre ESS et réunion pour juger du « bienfondé » d’une inclusion.
Si l’AESH est un rouage de l’Ulis, la coordinatrice en est le moteur.
Et derrière la carapace de Mme Tramont, on découvre une femme sensible et profondement attachée à sa mission.
Fabien Toulmé la décrit célibataire, pour montrer que ce boulot lui bouffe tout son temps.
Les tâches sont multiples et dépassent très largement le cadre de son travail. D’ailleurs, les enseignant.es d’ULIS sont normalement spécialisé.es, ce qui ne semble pas être le cas ici.
Ainsi, on comprend toutes les difficultés qu’elle doit prendre en compte en amont pour mieux les gérer le cas échéant.
Entre le manque d’AESH, les heures à rallonge, les collègues mécontents et les élèves à suivre, elle est au confluent de tous les problèmes. D’ailleurs, elle est la seule à rester sur le « pont ».
Or, le craquage n’est jamais loin.
Et puis, il y a les élèves, dans toutes leur diversité, complexité et sensibilité.
Si le terme de « cour des miracles » employé par la vieille prof est méprisant, il reflète une forme de vision institutionnelle.
Autisme, trouble cognitif, élève relevant d’ITEP, d’IME ou atteint de maladie grave, le dispositif de Mme Tramont parle de lui-même
Entre les crises de Matisse, les troubles du langage d’Aydan, la maladie d’Inés ou l’envie de quitter l’école pour Goran, les problématiques sont aussi nombreuses que les élèves.
Et parfois, incompatibles.
Il y a des réussites mais aussi des échecs. Si certains sont injustes, d’autres, évitables, découlent de décisions irréfléchies mais soutenues par des parents, pourtant de bonne foi.
Emotion et dessin

On connaît bien le travail graphique de Fabien Toulmé.
Ses nombreux romans graphiques, des deux vies de Baudouin à l’Odyssée d’Hakim parlent d’eux-mêmes.
Il aura ses amateurs et ses détracteurs.
Pour ma part, si je regrette une narration trop classique, la sobriété de son trait laisse toute la place à l’émotion de son récit.
Et de mon point de vue, ULIS n’en manque pas !
S’inspirant de l’ULIS du collège Aliénore d’Aquitaine, il n’en est pas moins une fiction.
Une fiction basée sur des faits réels mais une fiction tout de même.
Et donc, à l’instar de La Vie Scolaire de Grand Corps Malade, il faut faire vivre des personnages afin de créer un lien avec le lectorat.
Ce n’est pas forcément la partie la plus passionnante mais elle est essentielle pour provoquer une connivence avec les personnages.
On appréciera davantage les liens qui se créent au sein de l’ULIS, dont l’apothéose est un voyage de fin d’année.
ULIS de Fabien Toulmé est une oeuvre touchante et surtout instructive, permettant de découvrir, pour ceux qui l'ignoraient, le fonctionnement des dispositifs ULIS au sein des établissements scolaires.
Étant AESH depuis une dizaine d'années, j'ai retrouvé toutes les forces et les errances d'un métier essentiel.
Malgré un manque de formation et un salaire de misère, on découvre des femmes ( et quelques hommes ) tentant d'aider aux mieux des élèves aux problématiques multiples et variées.
Si Ivan est affecté auprès de Matisse, un élève porteur de trouble autistique, l'ULIS multiplie les profils autant physiques, sociaux que psychologiques.
ULIS rend autant hommage aux élèves, tous plus attachants les uns que les autres, qu'aux personnels éducatifs et surtout à une coordinatrice ULIS qui porte sa mission à bout de bras.
Bien sûr, il y a encore des tas de choses à raconter sur les beautés mais aussi les dérives d'un système à bout de souffle mais Fabien Toulmé choisit de privilégier l'humain plutôt que la machine à broyer administrative.
Et cela est suffisant pour dresser un état des lieux juste et vibrant sur la situation des élèves en situation de handicap.
Un livre que tout CDI devrait posséder !


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