Abby se moule tout juste dans sa toute nouvelle vie de couple. Fraichement mariée à David, elle cherche à trouver sa place auprès de sa belle-fille, Crystal.
Discrète mais à l’écoute, elle s’accommode des désirs de chacun, tout en respectant les codes classique de la famille.
Cependant, le non-dit s’installe et certaines secrets s’instillent, petit à petit, dans le cadre familial.
Abby sent qu’on lui cache quelque chose. Qu’est-il vraiment arrivé àSheila, l’ex-femme de David ? Maladie, suicide ou… bien pire ?
Et, dans la demeure de vacances, au bord du lac, une « invitée » fait son apparition, prête à dévoiler la terrible vérité.


Desperate housewife fantomatique
Acclimatation à la vie de famille

Une invitée dans la demeure d’E.M. Carroll est un récit fantastique psychologique intense, particulièrement prenant sur une grande partie de l’album.
On y suit les déboires d’Abby, une jeune femme discrète.
Narratrice exclusive, l’histoire retranscrit son point de vue en nous conviant au plus profond de ses pensées, teintées de doutes et autres ressentiments. Ainsi, on y décèle une âme perturbée, bien loin de l’image de l’épouse modèle qu’elle aimerait être.
Quand elle rencontre David, il vient de perdre sa femme Sheila, atteinte d’un cancer. L’écho de leur tristesse les rapproche malgré un écart d’âge.
Alors que son mari a déjà un certain vécu, tout est nouveau pour Abby. Elle se retrouve, du jour au lendemain, épouse et mère, sans aucune expérience de la vie de famille.
Ainsi, elle idéalise cette vie conjugale sans imaginer les failles qui se feront de plus en plus apparentes.
Cette pression de la famille « normalisée » pèse sur ses frêles épaules et elle paraît bien fragile pour supporter ce poids.
D’ailleurs, la scène du miroir où elle s’enfonce la main dans la gorge de façon symbolique exprime parfaitement ce mal-être. Peut-être un peu trop !
Pourtant, elle fait bonne figure, notamment auprès de Crystal, sa belle fille.
À travers leur rapport, E.M. Carroll explore le rôle ingrat de la belle mère, intègrant une famille qui n’est pas la sienne. Simple pièce rapportée, elle ne peut rivaliser face à l’image d’une mère « disparue ».
Or, la santé psychique de sa fille ne dupe personne. La « disparition » brutale de la figure maternelle a laissé une trace profonde sur Crystal. Au point de vivre à travers des dessins où elle s’imagine rejoindre sa mère au fond d’un lac.
La question de la mort reste omniprésente, tapie dans l’ombre à attendre son moment.
Et David a beau être à l’écoute, il n’a guère envie que sa nouvelle femme vienne déterrer certains secrets bien enfouis.
Petit à petit, des fêlures se creusent au sein de la cellule familiale : omission, mensonge, impulsivité et manque de communication provoquent des tensions, ne pouvant déboucher que sur un drame.
Et si ses bouleversements avaient été influencés par une force extérieure ?
Le preux chevalier protecteur

Une invitée dans la demeure prend son temps, posant petit à petit les pièces menant à la tragédie.
Alors qu’Abby souhaite se rapprocher de sa belle fille, elle propose de passer quelques temps dans la maison secondaire familiale, au bord du lac.
Or, elle ne le sait pas encore mais cette demeure est liée à la disparition de Sheila.
L’irréel prend tout d’abord place dans la tête d’Abby.
Elle s’imagine en tant que Chevalier, cherchant une belle princesse à sauver. Prenant sa source dans une imagerie de conte et de romance, le chevalier parcourt un chemin en parallèle de la réalité, attendant sans doute le meilleur moment pour apparaitre.
Ce chevalier symbolise certaines envies et passions inavouées, tout en révélant un besoin de protéger ceux qui sont en danger.
C’est ainsi qu’elle imagine ses rapports avec Crystal mais aussi… avec Sheila.
Car, et on le devine rapidement, le fantôme de l’ex-femme de David hante la maison au bord du lac.
Or, pour une raison inexplicable, elle se révèle seulement auprès d’Abby.
La jeune femme se sent autant attirée que jalouse de cet esprit.
Elle représente tout ce qu’elle n’est pas, autant physiquement que psychologiquement. Elle est le reflet d’une vie qu’elle n’aura sans doute pas et qu’elle idéalise aussi. Peut être un peu trop !
Si le ton prend une tournure plus fantastique, voire horrifique, cette horreur se fait par petites touches, s’instillant dans les recoins d’une case, par un reflet ou une apparition soudaine.
Elle prend diverses formes, dont la dernière étonne par sa « cruelle banalité ».
D’ailleurs, cette fin pourra décevoir.
Si certain.es la trouvent trop ouverte, paradoxalement, je pense qu’elle en dit trop.
La dernière partie casse totalement le fantastique en mettant fin au doute. Et c’est justement le doute qui fait la force de l’intrigue E.M. Carroll.
En répondant à l’essentiel des questions, et cela malgré une révélation inattendue, l’autrice prend un parti pris clair et défini.
Sur la même approche, celui que tu aimes dans les ténèbres de Skottie Young et Jorge Corona, est plus convaincant car il laisse aux lecteur.rices le libre choix de leurs interprétations.
Un graphisme horrifié-onirique

Je ne pensais pas connaître le travail d’E.M. Carroll.
Mais en farfouillant dans sa bibliographie, j’ai découvert qu’elle était aussi à l’origine de Dans les bois, Eisner Awards du meilleur recueil et de Speak, paru chez Rue de Sèvres en 2019.
D’ailleurs, hormis Speak, l’autrice canadienne montre une certaine sensibilité pour les récits fantastico-horrifiques.
Son trait arrondi, presque doux, dénote avec des ambiances plus sombres et graphiques.
Sa narration reflète parfaitement la psyché fracturée d’Abby, tout mêlant son imaginaire à l’univers du conte.
D’ailleurs, le design du Chevalier, particulièrement réussi, est tantôt fascinant, tantôt effrayant.
Les scènes d’horreur graphiques sont rares mais elles sont percutantes, frappant les esprits au bon moment et souvent de façon inattendue.
Sur l’ambiance, les couleurs jouent un rôle essentiel. Si les parties réelles ont une teinte grise, malgré quelques apparitions brutales de rouge, les scènes fantasmées n’hésitent pas sur les couleurs tranchées presque flashies.
Comme deux mondes que tout oppose et dont les couleurs symbolisent d’une certaines façon le ressenti d’Abby.
En résumé
Une invitée dans la demeure d'E.M. Carroll est un récit hypnotisant qui nous plonge petit à petit dans l'horreur.
A travers le parcours d'Abby, on découvre une jeune femme qui cherche à devenir une épouse modèle et une belle-mère aimante.
Mais devant la pression du modèle de la famille parfaite et la découverte de certains secrets inavoués, le récit prend la forme d'un drame psychologique et fantastique sidérant.
Graphiquement, le trait d'E.M. Carroll est sublime. Par ses ambiances colorées et son inventivité narrative, l'autrice nous plonge au plus profond de la psyché de sa protagoniste.
Cependant, l'amateur de fantastique regrettera un dénouement trop explicatif, mettant littéralement fin au doute distillé tout au long du récit.
C'est dommage même si les qualités de cet album restent nombreuses.


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