Mots Tordus et Bulles Carrées

Les longueurs (Claire Castillon)

Un homme harnaché comme pour une session d’escalade tire une corde qui le relie à une jeune fille dont on ne voit pas le visage. Telle une marionnette, la corde semble jouer sur une main qui soulève la jupe et découvre les jambes féminines. Au dos du roman, on découvre l’autre moitié du dessin : un visage de jeune fille, yeux fermés, attachée à la corde, caressée par une main qui y est elle-même reliée. L’illustration de Marion Fayolle, très métaphorique, est pleine de sens. Il sera question ici de manipulation, d’une relation pédophile. De silence aussi. Dans toutes ses longueurs. Le roman de Claire Castillon, publié en 2022 aux éditions Gallimard jeunesse dans la collection Scripto a obtenu le prix Vendredi cette même année. Et il mérite amplement ce prix.

Lili-Anna

Silence et obscurité.

« Outrenoir. Peinture. Soulages. Cours d’art plastique avec Mme Peynat en salle 2B. Concentre-toi, Lili. Pas sur le cours, non, mais concentre-toi. Trouve la solution. Il y a toujours une voie de réchappe.
Les mamans savent, à peu près. D’instinct, elles devinent. A peu près. La mienne sait que dans sa fille quelque chose ne marche plus. »

Alice a 15 ans. Elle vit avec sa mère, loin de son père, parti vivre une nouvelle vie aux Etats-Unis. Elle cherche la lumière, la sortie d’un labyrinthe dans lequel elle erre depuis ses 7 ans. L’homme qui en est le créateur et le monstre qui le hante, c’est Mondjo. Georges, le meilleur ami-amoureux de sa mère. Son entraineur d’escalade aussi.

« Drôle, gentil, patient. » Il a toujours été là pour elles. Pour sa mère et pour Lili. Quand le père est parti, il était là. Une « âme soeur« . Celui qui les fait rire, celui qui les embarque pour des balades, des sorties. Celui qui offre des cadeaux. Qui offre son amour aussi. Et ses gouzgouz.

Dans une valse temporelle qui fait perdre les repères, on bascule des 15 ans « outrenoir » aux 8 ans « microbe« , des 9 ans « koala » aux 10 ans « poussin« . Et les silences de Lili se révèlent cris au fur et à mesure qu’on prend conscience de la relation malsaine et manipulatrice qui s’installe entre elle et Mondjo.

« A la fin du cours d’art plastique, Mme Peynat m’a demandé ce que j’avais. J’aurais pu parler de Mondjo puis lui demander d’être ma complice, de me garder chez elle au moins ce soir, le temps de m’aider à organiser ma fugue. Elle m’a parlé doucement, elle n’était pas sévère, juste inquiète. J’ai baissé les yeux, et j’ai vu ses mains, puis comme une bosse sur l’os de son index, exactement la bosse de Mondjo. Il peut donc à présent jaillir de n’importe qui. C’est ça être partout, me regarder, me voir, me surveiller, même quand je ne le vois pas. M’aimer où que je sois. »

Ce roman, c’est la tentative de dire. De révéler au monde qui est Mondjo. Ce qu’il a fait d’Alice et comment il l’aime « comme un mari » depuis ses 8 ans. Dire pour s’en sortir. Pour lui échapper. Car Mondjo est fou. Lili est Anna, « sa petite femme ».

Dire les longueurs

On l’aura compris, ce roman est saisissant. Incisif et perturbant. Dans un langage brut, celui de Lili, on perçoit toute la violence de cet homme qui la manipule et fait passer son affection perverse pour de l’amour.

Car tout l’univers de Lili est remis en question par cette relation incestueuse : sa relation avec son père (à distance), celle avec sa mère dont elle est pourtant si proche mais qui va faire entrer régulièrement le « loup » dans leur appartement. Celle avec les garçons aussi (Octave en fera les frais) et même avec ses propres ami(e)s qui ne comprennent pas toujours ses crises de nerfs.

Il faudra des rencontres, des regards, des mots-bouées pour donner à Lili la force de parler et de déchirer la toile que Mondjo a tissé depuis 7 ans autour d’elle. En elle.

« Je me sens mal. Je n’arrive pas à aller voir maman, j’attends, j’écoute. Elle reste dans le salon. Ensuite elle entend comme moi la moto de Mondjo démarrer. Plus tard, la porte de sa chambre se ferme. M. Douillon ? Mme Peynat ? Mme Liota ? Il y a quelqu’un pour recevoir mes plaintes ? Papa ? PP ? Je suis toute seule. Il n’y a que maman ici, et je viens d’anéantir sa nouvelle histoire d’amour. »

Les Longueurs sont glaçantes. On découvre dans toute sa crudité la mise en place d’une relation ambiguë et destructrice. Comment un homme de 40 ans prend possession d’une jeune fille. Comment un homme mûr la fait douter de chaque émotion et de chaque réflexion. Mentir aussi, aux autres qui ne voient pas et à elle-même.

Heureusement, Les Longueurs c’est aussi le récit d’une libération. D’un SOS lancé et entendu. D’un sauvetage.

Pourquoi lire Les longueurs ?

Lire Les longueurs c'est accepter de ne pas en ressortir indemne. La puissance de ce récit, qui traite d'un sujet douloureux et complexe de l'inceste sur la longueur, dans un langage simple et brut, tient dans ces mots qui déchirent et qui libèrent. 

On trouvera à la fin du roman une postface de Béatrice Gal, psychiatre de la Maison des adolescents de l'hôpital Cochin à Paris, qui résume parfaitement la portée nécessaire de ce roman. "Nommer l'innommable", "un livre pour sauver des vies".

Prix et récompenses

  • Prix Vendredi en 2022.

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Mots tordus

2 réflexions sur “Les longueurs (Claire Castillon)”

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