L’otium du peuple (Jean-Miguel Pire)

En ce 1er mai, journée internationale des droits des travailleurs et travailleuses, quelle meilleure lecture que le court essai de l’historien et sociologue Jean-Miguel Pire L’Otium du peuple ? Alors que nous éprouvons, pour beaucoup, le besoin de ralentir pour réfléchir, de mettre de côté nos addictions aux écrans pour mieux profiter de notre « temps de cerveau disponible », la notion de « loisir fécond », initiée par les grecs dans l’Antiquité puis reprise par Bourdieu et Foucault, prend tout son sens et pourrait même devenir un enjeu démocratique.

« Otium », vous avez dit « otium » ?

Il est bon ici de remercier celui sans qui je n’aurais jamais découvert ni cet essai ni son auteur : Grégory Pouy. Avec son podcast Vlan !, disponible sur toutes les plateformes, il rend accessibles des échanges avec des chercheurs, des anthropologues, des philosophes, des journalistes…

Jean-Miguel Pire est ingénieur de recherche à l’EPHE, Ecole Pratique des Hautes Etudes, en Histoire de l’art, des représentations, des pratiques et des cultures administratives. Depuis 2000, il s’intéresse aux politiques culturelles et à la place de l’art à l’école. En 2020, il publie Otium (Art, éducation, démocratie) aux éditions Actes Sud. L’essai L’otium du peuple (à la reconquête du temps libre) aux éditions Sciences humaines, en est le condensé.

Mais qu’est-ce que l’otium ? En bon historien, l’auteur nous ramène dans l’Antiquité, et plus précisément dans la Grèce antique. C’est alors que le principe de skhôlè apparait et règne dans la société. Cette notion, qui correspond à un retrait et une suspension du temps nécessaire à la quête de sagesse, est un privilège des citoyens et elle est censée servir le bien commun. En effet, celui qui pense doit être dispensé de toute activité « utile » afin d’accéder à la vérité sur soi et sur le monde. La skhôlè est même à l’origine de la philosophie et de la démocratie.

Avant de devenir un discours théorique, la philosophie consistera d’abord en une discipline individuelle, quotidienne, librement consentie, orientée vers la recherche personnelle de sagesse et de vérité. La skhôlè désigne le temps dédié à cette recherche autant que l’exigence d’attention qu’elle requiert pour atteindre ses objectifs. Quant à elle, la démocratie sera la conséquence politique tirée du constat selon lequel le bon développement de la Cité repose sur une sagesse qu’il faut encourager chez l’ensemble des citoyens. Chacun d’eux doit donc bénéficier des meilleures conditions d’accès à la skhôlè, afin de garantir sa contribution féconde à la délibération collective.

Ce n’est que plus tard, lors de l’appropriation par les romains de la culture grecque, que le mot « otium » va naitre. Il désigne désormais tous les loisirs. Mais les romains, très soucieux de rentabiliser leur temps de travail, inventent par la même occasion le contraire. Le nec otium ou negocium, dévalorisant au passage l’idée du loisir fécond. Puis le Christianisme va réduire le champ de cette réflexion privée à la sphère religieuse. Et l’idée même de loisir fécond va, petit à petit, se voir limité à la quête du bien-être personnel.

Au XXe siècle, le sociologue Pierre Bourdieu et le philosophe Michel Foucault vont tenter d’en montrer la portée universelle et les enjeux politiques.

Un otium non négociable

Sans accès au loisir fécond, l’individu est voué à la servitude.

(…) Sans exemple dans l’histoire, l’actuelle économie de l’attention est ainsi parvenue à convertir la captation du temps de conscience de l’humanité, en une source inimaginable de profits.

Dans une troisième partie plus revendicative, Jean-Miguel Pire démontre la nécessité de placer l’otium au coeur de notre société. Pour en refuser la marchandisation intégrale.

Il réaffirme aussi l’importance d’introduire et de préserver l’otium à l’Ecole. Notamment à travers la pratique des arts et de tout ce qui nourri le for intérieur et le libre arbitre.

Enfin, il met en valeur une nouvelle écologie personnelle du temps. Il nous faut décider de moments dans notre journée, de plages de temps libre, pendant lesquelles nous pouvons contempler, réfléchir, pratiquer des arts, lire, nous ouvrir au monde.

Au final, la lecture de ce court essai est accessible. Même si certains concepts sont issus de la philosophie ou de la sociologie. Chacun pourra y trouver matière à réflexion. Il est possible de progresser sans être « rentables ». Et l’otium met en valeur la curiosité, la créativité, la contemplation et l’empathie.

Pourquoi lire L’otium du peuple ?

A la reconquête du temps libre, Jean-Miguel Pire redonne, dans son essai L'otium du peuple, une place essentielle au loisir fécond. C'est un temps pour soi pendant lequel nous réfléchissons, découvrons et nous ouvrons au monde, notamment par les arts. L'ouvrage est également une revendication du droit au "loisir studieux" qui permet à chacun de s'émanciper et de développer sa liberté et son autonomie. Une lecture pleine de sagesse.

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