Mots Tordus et Bulles Carrées

Monstres (Stéphane Servant / Nicolas Zouliamis)

Le roman illustré est un genre dans lequel Stéphane Servant s’est déjà exprimé en tant qu’auteur (accompagné, par exemple, de Lisa Zordan pour Trois soeurs, que nous avions chroniqué l’an dernier). Nous le retrouvons cette fois partenaire de Nicolas Zouliamis, illustrateur belge au trait expressif, en noir et blanc. Par ce roman originale, intitulé Monstres, paru aux éditions Thierry Magnier, les deux artistes nous font entrer dans un monde décalé à mi-chemin entre l’univers des freaks, lié au cirque, et celui d’un lieu imaginaire en marge de la réalité, à la manière d’un Max et les Maximonstres de Maurice Sendak.

Un monstre, des monstres…

Tout commence par une illustration. On y aperçoit deux petites mains velues posées sur le rebord d’une fenêtre de chambre, donnant sur un village de montagnes aux cheminées fumantes.

Otto, le narrateur, est un petit garçon solitaire, un peu rejeté des autres enfants, qui vit avec ses parents à l’entrée du village, près de l’unique route qui y mène.

la dernière maison du village

Or, l’arrivée du cirque d’Érêves va bouleverser son quotidien. D’abord parce qu’il n’en a jamais vu, ensuite parce que ce cirque a la particularité de « posséder » une créature extraordinaire : un monstre !

« Il est là. Sous ce tissu. Dans cette cage. Vous ne le voyez pas. Pas encore. Mais il est bien là. Le survivant d’un peuple primitif. Ni homme ni bête. Grotesque et effrayant. »

Il est le clou du spectacle. La créature unique qui attire les foules frissonnantes.

Parce qu’il est différent, Otto se sent lui aussi parfois un monstre. C’est d’ailleurs ce que lui disent Max et sa bande, en lui reprochant « son coeur de piaf » et sa laideur. Et il est fasciné par cette créature derrière les barreaux de sa cage.

« De près, le Monstre était aussi laid que de loin, mais il ne paraissait pas bien dangereux. Je ne lui ai pas jeté les graines, je les lui ai tendues, dans le creux de ma main. Alors il a levé la tête vers moi et j’ai vu ses grands yeux, aussi profonds qu’un lac. »

De cette rencontre va naître une amitié hors normes, au-delà des mots et des préjugés.

Un récit monstrueusement humain

Difficile d’en dire davantage sans révéler l’une des nombreuses surprises que recèle cette histoire. Stéphane Servant est un habitué des personnages hybrides, en marge, qui touchent par leur humanité et leurs émotions franches. Des êtres parfois fragiles ou bancals mais qui ne se satisfont pas de ce que la foule admet.

Son texte est porteur du regard doux et innocent d’un petit garçon qui va aller au-delà des apparences pour écouter et voir la vie d’un autre, si différent de lui et pourtant si proche.

Les mots, soulignés par les dessins énigmatiques et terriblement expressifs de Nicolas Zouliamis, s’effacent même parfois pour laisser le graphisme exprimer tout à la fois l’étrangeté et la familiarité.

Il faut saluer ici la qualité de l’édition et de la mise en page. La couverture cartonnée, les traits dorés et même le papier épais choisi offrent un écrin parfait pour cette histoire si particulière.

Pourquoi lire Monstres ?

Stéphane Servant et Nicolas Zouliamis nous ouvrent grandes ici les portes de leur univers imaginaire, mêlant le fantastique et le conte, l'univers freak et le récit de deux vies qui semblent opposées mais qui vont se faire écho. 

L'histoire ne laisse pas indifférent, tant par sa forme (le genre du roman illustré prend ici tout son sens puisque certaines parties de la narration sont assumées pleinement par l'illustration) que par le fond. Si l'on ajoute à cela la qualité de l'édition, on obtient un livre-objet original et précieux, hors du temps et à la portée universelle.

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Mots tordus

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