Je suis Romane Monnier ( Delphine de Vigan )

Après les Enfants sont rois qui scrutait les travers des téléréalités et autres chaines youtube mettant en scène des enfants filmés par leurs parents , Delphine de Vigan reprend la plume (et le smartphone) pour s’attaquer cette fois à nos addictions et aux traces de vie que nous laissons dans nos téléphones portables. Je suis Romane Monnier interroge qui nous sommes et ce qui se joue dans nos échanges, numériques ou réels. Avec toujours ce regard lucide sur notre société contemporaine, pleine de failles et d’amours.

Entrer dans un smartphone comme dans une pièce interdite

Thomas est un père célibataire dont la fille étudiante a quitté le nid. Un homme dont la vie manque de saveur et qui attend « que quelque chose survienne dans sa vie ».

Le lendemain d’une soirée passée avec son ami Nathan au bar La Malice, il se rend compte qu’il a emporté la veille un téléphone qui n’est pas le sien. Il comprend très vite qu’il appartient à la jeune femme qui était assise à ses côtés au bar.

Après un appel, un échange est prévu avec l’inconnue afin que chacun récupère son appareil. Or, la jeune femme nommée Romane, lui dépose le sien sans récupérer l’autre. Elle laisse dans l’enveloppe le code à 6 chiffres qui permet de la déverrouiller.

Pour une raison incompréhensible, une jeune femme qu’il ne connaît pas, qu’il n’avait jamais vue, lui a confié son empreinte numérique dans le vaste monde. C’est un océan, ou un labyrinthe, une énigme aux multiples inconnues, qu’il lui appartient de résoudre. Peut- être simplement l’énigme d’une vie.

Mais pourquoi Romane Monnier ne veut-elle pas son smartphone ? Et surtout, pourquoi lui laisse-t-elle les moyens d’accéder à tous ses messages, photos, notes, applis et informations intimes ?

Thomas, mais aussi Léo, sa fille, Nathan et Nour, ses amis proches, vont mener l’enquête pour comprendre ce qui a poussé cette jeune trentenaire à disparaitre. Et en tirant les fils des différents contenus du téléphone, Thomas va tisser ceux de sa propre histoire. De son amour disparu et des liens qui l’attachent à sa fille.

Une vie qui se résume à ça ?

Avec toujours beaucoup d’habileté et de sensibilité, Delphine de Vigan noue dans son récit les fils d’une enquête (Qui est Romane ?Que lui est-il arrivé ?). Mais aussi de souvenirs et de réflexions de Thomas sur la vie, sur ses relations à son père. Et surtout celles qu’il entretient avec la femme qu’il a aimé, Pauline, et sa fille, débarquée dans sa vie à 2 : Léo.

En effet, très vite, les pensées autour de notre addiction au smartphone et à la vie numérique sur les réseaux, se mêlent à celles, presque philosophiques, sur l’honnêteté, la sincérité et la vérité.

Mais bientôt, nous ne rirons plus. Nous serons ensevelis sous un torrent d’images, d’histoires, d’informations, parmi lesquelles nous ne saurons plus distinguer la vérité du mensonge. Bientôt nous ne serons plus capables de savoir si une voix est humaine, si une photo est intacte ou a été modifiée, si l’image d’une vidéo est réelle ou a été générée à partir de rien.
Nous ne saurons plus reconnaître la mystification et encore moins la prouver. N’importe qui pourra dire ou brandir n’importe quoi, et nous n’aurons plus aucun moyen de vérifier. Nous ne saurons plus détecter le mensonge, car il ne laissera plus de traces.
Chacun campera sur son pré carré, s’enfermera dans son bunker, armé de ses preuves dont nul ne pourra vérifier la véracité.

Petit à petit le portrait de Romane se révèle être celui d’une jeune femme blessée par son époque, par le récit de son enfance et de la séparation de ses parents. Par ses relations amoureuses et amicales parfois défaillantes ou fausses.

L’écriture de Delphine de Vigan s’empare avec beaucoup de modernité de tout ce qui fait l’écrit dans nos téléphones. Sms, discussions WhatsApp, réservations Air BNB, mails et même applications de suivi de santé. L’insertion de ces traces écrites place alors les lecteurs dans la peau de Thomas qui les découvre et nous confronte à un certain voyeurisme, comme si nous lisions un journal intime numérique mosaïque.

Le procédé pourrait sembler accessoire. Mais ils met en valeur toute l’humanité et la sensibilité des deux personnages principaux, Thomas et Romane. Finalement, ce après quoi courent ces deux êtres se révèle assez proche. Il cherche un sens à leur vie, aimeraient affirmer leurs valeurs. Mais se sentent paumés dans une société où l’apparence est reine. Et où celui ou celle qu’on aime peut disparaitre du jour au lendemain.

Au-delà des traces numériques, ce sont aux fantômes du passé et aux traces impérissables qu’ils laissent en nous que nous nous confrontons, à travers Thomas et Romane.

Pourquoi lire Je suis Romane Monnier ?

Avec Je suis Romane Monnier, Delphine de Vigan explore à la fois l'intimité numérique d'une jeune femme disparue mais aussi les traces que le passé laissent dans nos vies modernes. Les interrogations autour de l'utilisation omniprésente du smartphone s'ouvrent à des réflexions sur les relations affectives, amoureuse, amicales et familiales. L'autrice, en nous découvrant les failles de Romane et Thomas, mais aussi les liens qui les unissent à leurs proches ou qui les poussent à disparaitre, place la lumière sur cette éternelle quête de sens qui met l'humanité en mouvement.
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