Soli Deo Gloria (Jean-Christophe Deveney / Edouard Cour)

Hans et Helma sont frère et soeur jumeaux.
Nés dans la campagne miséreuse du Saint Empire Germanique, les deux enfants participent aux tâches agricoles tout en développant un certain goût pour la musique.
Helma se découvre un talent pour le chant alors que son frère l’accompagne au fluteau.
Mais cette passion ne convient guère à leur père qui leur ordonne d’abandonner cette activité impie.
Après une de ses colères, Hans et Helma fuguent mais reviennent rapidement sur leurs pas.
Un peu trop tard… Les franges-de-sang ont ravagé leur village, faisant d’eux des orphelins.
Néanmoins, la musique pourra-t-elle les sauver ?

À Dieu seul la gloire

Musique et religion

Soli Deo Gloria, de Jean-Christophe Deveney et Edouard Cour, est une oeuvre aussi massive qu’ambitieuse.
Sur un peu moins de 300 pages, les auteurs explorent le parcours, semé d’embûches, d’espoirs et de déceptions, de deux jeunes frère et soeur, unis autant par leur gémellité que par leur passion pour la musique.

Cet art, et par écho la religion, est au centre de cet album. Du titre, Soli Deo Gloria, partition absolue à la gloire de Dieu, jusqu’à son approche globale, Jean-Christophe Deveney lie la musique et son utilisation à une puissance divine, invisible mais omniprésente.
À une époque où la croyance en Dieu est l’affaire de chacun, avoir un tel talent ne peut pas être un hasard.
La voix d’Helma, aussi belle et enchanteresse soit-elle, lui a été offerte pour une raison forcément divine.

Cependant, il ne faudrait pas croire que Soli Deo Gloria est un récit religieux. L’intrigue et l’ambiance globale symbolisent assez bien les préoccupations d’une époque où le message divin se retrouve dans tout ce qui sort de la norme. De plus, personne ne se pose la question de l’existence de Dieu ou non. C’est un fait et son message se retrouve autant dans les églises que dans le couvent, où passeront une partie de leur jeunesse les deux jumeaux.

Le récit se divise en plusieurs chapitres, dévoilant les nouvelles étapes de la vie d’Helma et Hans : de leur naissance dans la campagne du Saint-Empire jusqu’à la capitale et ses rues bondées de vie.
Le ton se veut réaliste, pourtant tout n’est que fiction. Ainsi, le Saint Empire varie du monde réel, proposant des variations de lieux et de personnages connus, sans doute pour échapper à une rigueur imposée.
Ainsi, Venise devient la Laguna Majora et le Cantor de Leipzig est un écho appuyé à Jean Sébastien Bach.
En réalité, le parcours d’Helma et de son frère prend des allures, au moins sur les premiers chapitres, de voyage initiatique.
Les deux inséparables seront ainsi ballotés au gré des évènements sur lesquels ils n’ont, au départ, que peu d’emprise.
Seule la musique, portée par le talent d’Helma, leur permet d’intégrer un monde auquel ils n’auraient jamais eu accès. Le récit est l’exemple d’une émancipation sociale par la culture.
Ainsi, les deux enfants multiplient les expériences autant que les professeurs, passant de l’ermite, caché dans sa forêt, à l’Ersatz Mutter et son éducation monacale jusqu’à Silvio, mécène du Maestro Aldivia.

Pour autant, leur épopée reste périlleuse, faisant face aux maux d’une époque toute aussi torturée, entre pillage, guerre et épidémie, ravageant des populations entières.
Ainsi, la « Mort bleue » prend des allures de peste, n’épargnant pas plus la haute société que les basses couches.
L’écriture est intense, littéraire et se retrouvant autant dans les péripéties du voyage que les diatribes des nombreux personnages, caractérisés par leur propre complexité.
Le Margrave en est un très bon exemple. Guerrier impitoyable, il trouve un apaisement dans la musique et dans la voix d’Helma. Il se rêve artiste mais reste condamné à la colère et la violence.
Un sentiment qu’il impose même à Hans sous prétexte de vengeance.
Loin d’être l’ogre maltraitant qu’on pourrait imaginer, il n’en est pas moins rongé par une volonté de reconnaissance qu’il ne peut atteindre.

Cette sensation de vertige face à un talent hors norme ne peut que dégrader les liens, même les plus forts.
Comme si l’ambition dévorait tout sur son passage.

Ambition et jalousie

Dès la naissance, deux choses caractérisent les jumeaux : leur union et la tessiture particulière des cris d’Helma.

Ces deux éléments sont fondateurs d’une relation, évoluant au gré des rencontres et des évènements.
Mais une chose reste marquante, Helma et Hans sont inséparables.
Leur union semble dépasser la tragédie, ce qui d’une certaine façon, les rend plus forts.
C’est ensemble, en imitant le chant d’un rossignol, qu’Helma découvre son talent et c’est par le biais de leur oncle Amsel qu’Hans se met au fluteau pour accompagner sa jeune soeur.

Ainsi, malgré les obstacles qui jonchent leur parcours, ils restent unis.
À l’orphelinat, chez le Margrave ou auprès du Maestro, rien ne peut séparer les deux enfants qui ne cessent de travailler ensemble, cherchant continuellement à s’améliorer.
Car, malgré le talent, la musique demande du travail et la stagnation ne peut qu’engendrer la frustration.

En cela, Jean-Christophe Deveney retranscrit tous les sacrifices et la tension induite que demande n’importe quelle pratique artistique.
Et fatalement, les jalousies et l’aigreur pouvant en découler.

Hans n’y échappe pas, en refusant l’appropriation de son travail par le Magrave.
Surtout que, contrairement à sa soeur, il n’a pas de talent particulier.
Ainsi, il comprend qu’il risque de vivre continuellement sous son ombre et que seule la séparation lui permettra à son tour de s’émanciper.
Du moins tente-ton de lui faire croire.
Car comme dans tout mouvement culturel, il y a des oppositions et des modes, s’affrontant pour avoir l’attention du public.
Ainsi, Jean-Christophe Deveney met face à face la musique classique, marquée par un prestige mais passée de mode, et l’Opéra, sorte de cinéma hollywoodien de l’époque.
Et par cette opposition, il pose les graines d’une séparation inévitable.
Hans refuse d' »accepter de briller auprès des génies » et son aigreur se transforme, petit à petit, en méchanceté.

Spoiler


Alors qu’ils formaient un duo, c’est l’individualisme de l’envieux qui prend le dessus, poussant le récit vers une conclusion des plus tragiques.
Les derniers chapitres explorent les conséquences de cette séparation et la parcours d’Hans est de plus en plus tortueux.
L’Opéra n’est pas l’idylle espérée et la chute ne peut qu’être vertigineuse.
Quant à Helma, elle comprend que la musique n’est pas une fin en soi et la disparition de Hans de sa vie, l’amène à se créer une nouvelle famille.

La perte, la déception de l’autre dépassent les défis entrepris. La quête ultime, le chant mystique absolu et la recherche de connaissance ne peuvent faire oublier les drames de la vie.
Et si Hans ne le comprend pas, c’est qu’il est tout simplement devenu égoïste, contrairement à sa soeur qui a su accorder son pardon.

L’art de la Cour

J’ai découvert le travail d’Édouard Cour, il y a plusieurs années, sur sa passionnante réécriture d’Héraklès.
Déjà, à l’époque, l’intensité de son trait charbonneux, porté par des noirs d’une rare puissance, m’avait fasciné.

Ce qui impressionne, c’est aussi la multiplicité de ses projets, passant souvent par des revirements graphiques.
D’Herakles à Ô Sensei en passant par ReV pour arriver à Soli Deo Gloria, le dessinateur n’a eu de cesse de diversifier sa technique graphique.
Fusain, pinceau ou plume en passant par la couleur, Edouard Cour est ambitieux, sans doute un peu trop, tant parfois il se laisse porter par une forme de chaos graphique, pouvant perdre son lectorat, comme ce fut le cas avec ReV.

Ce n’est pas le cas ici.
Peut être que travailler avec un scénariste lui impose un certain cadre ! ?
Pour autant, cela n’enlève rien à l’ambition générale de l’album.
Véritable maitre du noir et blanc, son dessin est vigoureux, sombre et en même temps emprunt d’une luminosité, notamment lorsqu’il dessine les deux enfants.
Les ambiances sont marquées par un encrage massif et des aplats de gris texturés, légèrement atténués par quelques lignes blanches.

Sa représentation esthétique de la musique m’a rappelé celle de Yuhki Kamatani sur Nos c(h)oeurs évanescents .
On y retrouve l’enchantement de cette voix, rehaussée par quelques touches de couleurs.
La couleur est d’ailleurs quasi absente, ne faisant son apparition que dans de rares moments de pure beauté ou de violence intense.

L’ensemble est une pure merveille graphique, reflétant parfaitement la tonalité d’un récit, faisant la part belle au génie !
Et, il est indéniable qu’Édouard Cour fait partie des génies de son art.

En résumé

Soli Deo Gloria de Jean-Christophe Deveney et Edouard Cour est un récit d'une émotion et d'une ambition folles. 

Porté par l'esthétisme complètement dingue d'Édouard Cour, Soli Deo Gloria raconte le parcours initiatique d'un frère et d'une soeur, Hans et Helma, portés par la musique dans une époque houleuse où la religion est au centre de tout.

À travers ce parcours, on découvre une relation de gémellité particulièrement touchante mais profondément impacté par l'évolution du parcours de chacun.
En effet, aussi inséparables soient-ils, comment se faire sa place quand un des deux est porté par un talent et une voix qui la place au dessus des autres ?
L'ambition laisse rapidement place à l'envie et la jalousie, transformant le collectif en un simple individualisme destructeur.

La beauté des dessins d'Édouard Cour retranscrit aussi bien la violence et l'inégalité de cette société que la beauté du chant d'Helma, capable de transcender la foi.

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