Après La Langue des choses cachées, Cécile Coulon est de retour avec Le visage de la nuit, un roman dans lequel lumière et obscurité, laideur et beauté se côtoient entre philosophie, sensualité et poésie.


Le garçon au visage de nuit
Tout commence par le portrait saisissant d’un garçon de 7 ans au visage déformé par la fièvre. Un visage horrible qui va rester après le passage du guérisseur.
Son père, fou de douleur, l’abandonne et le petit est recueilli par le prêtre du Fond du puits et Madame, une femme aveugle aux orbites vides. Pour sa sécurité, le jeune garçon va devoir vivre dans l’enceinte de l’église, isolée du village, et ne sortira que la nuit. Parce que les hommes craindront sa laideur.
Vous vivrez, mais vous vivrez en monstre. Ne craignez pas ce mot, il ne dit rien de ce que vous êtes, il dit seulement ce que les hommes penseront de vous s’ils vous voient. Et les hommes, capables du meilleur et du pire, craignent le monstre quand il ne vit pas en eux.
Alors que les deux adultes qui l’accompagnent essayent de lui préserver une vie la plus douce possible et lui offrent leurs connaissances, l’enfant grandit et découvre, en solitaire, la vie nocturne, au cœur de la nature.
Il regardait la lumière changer, effleurer les arbres et trancher les collines, il s’imaginait des rencontres, des batailles, des histoires, il se racontait qu’un peuple fait d’hommes et de femmes comme lui vivait sous la terre et que là où des fleurs poussaient ce peuple était joyeux, et là où le sol était dévasté ce peuple se lamentait.
Or, un soir, alors qu’il poursuit ses explorations, il rencontre une jeune fille, elle aussi adepte des sorties nocturnes. Elle est la soeur d’un garçon à la beauté maudite qui a contraint sa famille à s’isoler dans ce petit village. Il ne peuvent sortir sous peine de provoquer des réactions dangereuses de la part de celles et ceux qui le voient.
Un dialogue et une amitié étrange va naitre entre ces deux êtres solitaires.
Les liens qui libèrent
Une nouvelle fois, Cécile Coulon nous emmène dans un récit à la croisée du conte et du roman noir. Elle nous porte de sa plume poétique là où la noirceur et la lumière sont les plus vives.
Ses personnages, par leurs dialogues, prennent corps et âme. Par leurs silences aussi. On retrouve, dans les pages d’échanges entre le prêtre, Madame et l’enfant, de cette relation que peuvent entretenir un maître philosophe et son élève. Mais on y trouve aussi toute l’affection d’un père et d’une mère pour leur fils. C’est d’ailleurs ce qui rend leur lien si particulier. Le père étant un prêtre et la mère une femme aveugle, ancienne institutrice.
La rencontre avec la jeune fille, qu’un lien puissant lie à son frère si beau, marque le passage à l’adolescence et au secret des sentiments. Car leur amitié, d’où surgit e désir, est marquée par la puissance du corps, exacerbée par la nuit, seul théâtre de leurs entrevues.
Ce que c’était, pour elle, de commencer une vie, minuscule, fragile, secrète, en dehors de chez elle, d’agiter la main au-dessus de sa tête pour quelqu’un d’autre que son frère. De faire un signe, dans la nuit, et que ce signe soit reconnu, qu’on y réponde, et qu’on l’attende. Enfin, quelqu’un, cette nuit-là, l’attendait sur la colline, elle avait marché jusqu’à lui, d’ailleurs, depuis des jours elle suivait sa trace, elle l’avait entendu dans la foret, il s’y cachait, elle avait mis du temps à trouver le sentier qui pénétrait dans les bois et quand elle était combée dessus le garçon avait fui. Ce que c’était, pour elle, de voir ce drôle d’adolescent prendre ses jambes à son cou et traverser les prairies comme un animal, puis, la nuit suivante, de constater que cet animal la craignait un peu moins, et d’imaginer, la nuit d’après, qu’elle saurait, enfin, l’approcher sans qu’il frémisse.
La langue de Cécile Coulon est lumineuse, charnelle et puissante, comme peuvent l’être la nature, la vie et la mort. Les descriptions des corps, les paysages, la nuit, les douleurs et les joies, chaque page est une plongée dans ce que l’humanité a de plus fort. De plus cruel aussi.
Mais n’est-ce pas là l’apanage des contes et des fables ?
Pourquoi lire Le Visage de la nuit ?
Lire Cécile Coulon est toujours une expérience au-delà du temps où le récit a la force de l'universel et du singulier. A la fois conte noir, fable philosophique et tragédie orageuse, Le Visage de la nuit nous offre une vision poétique, cruelle et lumineuse de l'humanité, de la laideur et de la beauté. Les voix de ses personnages résonnent longtemps après le livre refermé. De même que les mots envoutants de l'autrice.


Pour lire nos chronique sur :
- Hygiène de l’assassin
- La montagne aux trois questions