Pour faire face à la surpopulation, on interdit toutes nouvelles naissances.
Ainsi, les humains sont clonés « ad vitam aeternam » et isolés de leurs compères, empêchant tout contact.
Leur seul objectif : compiler des informations sur ordinateur, jour après jour.
Cette vie quasi monacale, n’accepte aucun changement. Jusqu’au jour où le système se grippe …


Face à un endoctrinement volontaire

Blatta, blatte en français, d’Alberto Ponticelli est un récit âpre, désespéré et particulièrement lugubre sur la nature humaine.
Originalement publié en 2013, Bliss profite de l’activité du dessinateur au sein de leurs éditions pour nous sortir cette petite pépite d’une autre époque.
Dans le sens où l’écriture et le traitement graphique résonne avec une science fiction, se voulant sans concession, allant jusqu’à nier toute forme d’humanité.
Ce genre de radicalité se fait rare et il y bien que des auteurs comme Joshua Dysart, avec lequel il collabore régulièrement, pour aller aussi loin. Lisez L’île aux orcs pour vous en convaincre !
En 2013, la surpopulation était est encore un vrai sujet, ce qui peut surprendre alors que de nos jours, on nous assène avec le « réarmement démographique ».
Ce changement de paradigme aurait pu rendre obsolète lé récit du dessinateur italien mais en réalité, le traitement en fait une caisse de résonance toujours d’actualité.
Blatta limite à telle point l’humanité de son récit que celle-ci en perd même son identité.
Ainsi, nous suivons un personnage, tout juste caractérisé par un scaphandre et quelques brides de souvenirs d’une époque révolue.
On comprend que l’homme a connu, enfant, le monde d’avant.
Mais depuis, les règles ont changés et celui-ci n’est devenu qu’un vague souvenir éthéré.
Si la réalité de ce futur peut paraître incongrue, c’est avant tout la réflexion qui en découle dont s’empare Alberto PonticellI.
Ainsi, il imagine un monde qui, pour mettre un terme à la surpopulation, interdit toutes naissances et, par conséquent, tous rapports humains.
L’humanité est ainsi stoppée dans son évolution et clonée jusqu’à la fin des temps. À moins d’en décider autrement et de choisir la fameuse « mallette », concept qui par certains aspects, rappellera un choix à la Matrix.
Pour ceux qui acceptent le marché, leurs existences se résument à une cellule de 10 mètres carrés, rythmées par une lumière verte et le « travail » d’une journée, se passant essentiellement devant un ordinateur.
Entre la solitude et la répétition d’activités primaires, l’homme aurait toutes les raisons de craquer. Pourtant, il accepte cette destinée et troquera la vie en communauté contre l’immortalité.
Bien sûr, le récit ne pouvait que se contenter de la théorie. Le statut quo, mis en place, ne pouvait qu’être bousculé.
Et quoi de mieux qu’une blatte pour venir imploser cette routine infernale ?!
Découvrir la vie à deux

Si la première partie de Blatta explore les règles de ce nouveau monde, la seconde les explose, obligeant le personnage à remettre en cause ses habitudes.
Faisant face à un monde qui lui a toujours été caché, il doit apprendre à « revivre ».
Et pour cela, il ne pouvait pas être seul.
Cependant, Alberto Ponticelli ne se montre pas plus tendre au sein de ce renouveau.
Si le personnage redécouvre le contact humain, l’amour ou tout du moins le sentiment de tenir à quelqu’un, l’endoctrinement reste encore puissant.
La noirceur des agissements de cet être humain, presque pathétique, fait frémir même si on saisit, qu’en réalité, il ne cesse de lutter contre ce qu’on lui impose.
En effet, cette nouvelle vie lui est aussi imposée et s’il prend des décisions, souvent extrêmes, irraisonnées et violentes, c’est en résonance avec les diktats qui lui ont été imposés.
Ainsi, il pense avoir commis le crime « ultime » et ne peut qu’expurger sa faute par la colère, la violence et la mort, forcément suivis par un d’immenses remords.
À l’instar de nombreuses récits de science fiction, la conclusion peut paraître brumeuse.
Pourtant, elle exprime parfaitement les changements intervenus au sein du personnage.
Pour la première fois, on aperçoit ses yeux à travers le scaphandre.
Pour la première fois, il prend une décision, ne se pliant à aucun ordre préconçu.
À moins que …
L’essence même du noir

Ayant connu le travail d’Alberto Ponticelli, tout d’abord à travers ses prestations mainstream, notamment sur Spider-Man, j’ai toujours trouvé son évolution radicale.
Son trait a toujours été particulier, presque torturé, rappellent à certains égards, Spider-Man oblige, le style acéré et irrégulier d’un Sal Buscema.
Même si en réalité, il évoque aussi des auteurs expérimentaux tel que Sam Kieth ou Bill Sienkiewicz.
Alberto Ponticelli ne recherche pas la beauté du dessin. Il est étonnant qu’il est eu une carrière mainstream, tant son trait s’oppose, d’une certaine façon, aux codes du genre.
D’ailleurs, ce n’est pas un auteur que j’appréciais tellement à l’époque.
Ce que j’ignorais, c’est qu’en réalité, le monsieur avait déjà une petite carrière en indé et en francobelge.
De mon côté, c’est la découverte de Goodnight Paradise et la relecture d’Unknown Soldier, tous les deux écrit par Joshua Dysart, qui m’ont permis de mieux appréhender le travail de l’artiste.
Son dessin colle à merveille à la brutalité et au cynisme des scénarios du scénariste américain.
Blatta est un pur projet expérimental.
Entièrement réalisé en noir et blanc, l’oeuvre est brute, sombre et par moment étouffante.
Le trait charbonneux laisse peu de place à la lumière et les masses d’encre semble grignoter le moindre espace.
Le nombre de cases par pages est extrêmement limité, laissant ainsi davantage de place à l’impact des images mais aussi à quelques scènes de décors saisissantes.
Blatta n’est pas une oeuvre qui peut (doit ?) plaire à tout le monde.
Cependant, la radicalité de ses choix laisse assez rêveur notamment dans un monde qui tente continuellement de nous endoctriner.
En résumé
Blatta, d'Alberto Ponticelli, est un récit âpre et sans concession qui ne laissera personne indiffèrent.
Autant par ses choix esthétiques et que par son ambiance, le récit, entièrement dessiné en noir et blanc, est étouffant de noirceur et de cynisme, décrivant une société complètement endoctrinée.
Ainsi, on explore la destiné d'un de ses humains dont la vie se résume à une lumière verte et un ordinateur dans une pièce limitée à une dizaine de mètres carrés.
Si la thématique de la surpopulation peut paraître incongrue de nos jours, au vu des injonctions actuelles de nos gouvernements, il ne faut oublier que le récit date de 2013 et que, malgré tout, il est la parfaite émanation d'une humanité individualiste, sans aucun attachement physique.
Un monde où le seul espace de liberté tient dans une mallette !

