Voie de garage (Sophie Adriansen / Arnaud Nebbache)

Tout jeune garçon, Paulin se passionne pour le trolley, sorte de tram suisse.
Au point qu’il fabrique un habitacle, servant de décor à son imagination débordante.
Les années passent. Et si Paulin n’ai jamais devenu chauffeur de trolley, il continue à faire son parcours imaginaire, avec le consentement d’une bonne partie du quartier qui voit d’un bon oeil la douce folie du jeune homme.

Jusqu’au jour où une personne, jalouse du succès de celui qu’il considère comme fou, décide d’écrire une lettre au procureur de la justice

Pour ceux qui dévient de la norme

L’excentrique pris pour un fou

Finir dans un hôpital psychiatrique

Voie de garage est un récit de Sophie Adriansen et d’Arnaud Nebbache s’inspirant de l’histoire vraie de Martial Richoz, une figure de la Lausanne qui, comme Paulin, s’imaginait aux commandes d’un trolley fictif.

Avec ce récit, l’autrice explore notre rapport à la folie. Ou comment l’excentricité de certains est considérée comme une pathologie.
Et c’est justement le cas de Paulin.
Paulin est un jeune garçon élevé par sa grand-mère. Tout jeune, il sortait déjà de la norme par cette passion peu commune pour le trolley.
Rien de bien méchant et, d’une certaine façon, cela aurait pu l’amener vers un métier.
Mais le jeune garçon a ses particularités et, petit à petit, au fil de ses découvertes, il crée son propre trolley fait de bric et de broc.

Et c’est ainsi qu’il entre dans l’âge adulte. Le personnage devient une figure locale, vu avec bienveillance par l’ensemble de la population.
Et c’est d’ailleurs assez bien exprimé par le récit de Sophie Adriansen.
Effectivement, Paulin a un petit grain de folie mais il n’est un danger ni pour lui, ni pour les autres.
Il vit sa vie, à côté de celles des « gens normaux » mais avec leur assentiment. D’ailleurs, il a un rapport assez touchant avec les enfants avec lesquels il partage, au fond, son petit monde imaginaire.

Sophie Adriansen a toujours parsemé ses histoires de thématiques sociales essentielles, défendant les minorités face aux jugements abusifs.
C’est aussi le propos de Voie de garage qui voit cette vie innocente remise en cause par un seul énergumène.
En conséquence, le jeune homme se retrouve enfermé pour des raisons fumeuses, avec comme seule injonction de ne plus s’imaginer comme chauffeur de trolley.
On pourrait d’ailleurs remettre en cause cette thérapie qui ne cherche pas à comprendre les envies de Paulin et souhaite seulement le faire rentrer dans le rang.
Une façon de remettre au pas celui qui suit  » une autre route qu’eux »

Pourtant, c’est justement cette particularité qui rend le jeune homme heureux.
Et c’est ce bonheur, partagé avec le reste de la population, qui lui amène un soutien majoritaire mais, au final, peu pris en compte.

Suivre la norme, se rendre invisible, ne pas remettre en cause les injustices.
Si c’est cela la normalité, je préfère encore la folie !

L’art comme norme de la folie

Atelier d’artiste

Malheureusement, la jalousie pousse un seul homme à remettre en cause le mode de vie de Paulin.
Pourquoi considérer un « fou » alors qu’on ignore les gens « normaux » ? Mais au fond, que sont la folie et la normalité ?

Sophie Adriansen développe cet aspect notamment par le biais de l’art.
En effet, les bricolages de Paulin attirent l’attention d’un musée d’art moderne souhaitant lui consacrer une exposition.
Car derrière tout excentricité se cache un artiste. Et que ce soit par la peinture, la littérature ou les arts du spectacle, tout est une imitation de la vie.
Partant de ce constat, en quoi les bricolages de Paulin tiennent-ils plus la folie que de l’art?

Les artistes sont des imitateurs depuis toujours !
Ils reproduisent la réalité.
Cela fait-il d’eux des fous dangereux ?

D’une certaine façon, l’autrice poursuit la réflexion qu’Arnaud Nebbache avait commencée sur son propre album : Brancusi contre les États-Unis.

Avec cette question, presque éternelle, qu’est-ce que l’Art ?

Folie chromatique

Un style unique

Avec Voie de garage, on retrouve le style inimitable d’Arnaud Nebbache.

Par sa palette chromatique, remplaçant tout encrage, l’artiste donne forme à un quartier de Lausanne plus vrai que nature.
Les multiples personnages sont parfaitement croqués et offrent une palette d’expressivité assez immense.

Les tonalités bleutées créent une atmosphère globale, seulement brisée par le blanc immaculé de l’hôpital psychiatrique.

Si la mise en page reste classique, Arnaud Nebbache ne s’empêche pas de jouer avec les cases, faisant disparaître les encadrés quand cela s’avère nécessaire.

Un très bel album.

En résumé

Avec Voie de garage, Sophie Adriansen et Arnaud Nebbache questionnent notre rapport à la folie. 

Pourquoi une simple excentricité peut-elle amener à l'enfermement d'un homme qui n'est dangereux pour personne ?
Sophie Adriansen démontre qu'au contraire, cette excentricité est une forme d'art, permettant d'échapper à la norme d'un monde qui n'aime pas les différences.

Aux illustrations, on retrouve le trait atypique et chromatique d'Arnaud Nebbache, donnant un album positif mais loin d'être naïf, artistique mais loin d'être prétentieux.

Au fond, on aimerait tous être Paulin !

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