1629 (Xavier Dorison / Timothée Montaigne)

1629 – La compagnie hollandaise des Indes orientales, la VOC, nomme Francisco Delsaert, Subrécargue du Jakarta.
On lui confie une cargaison d’or et un camée d’agate, devant permettre de nouvelles alliances commerciales.
Or, entre un temps imparti trop court, un capitaine de bord alcoolique et un équipage prêt à suivre l’apothicaire Jéronimus Cornélius, le voyage s’avère périlleux.

Seule Lucrétia Hans, aidée de Wiebbe Hayes, semble en mesure de s’opposer aux manigances de l’apothicaire.
Mais pour combien de temps ?

Voyage au bout de l’enfer

Une question d’autorité

Séparation de caste

1629 de Xavier Dorison et Timothée Montaigne prend place aux Provinces-Unies (Les Pays-Bas) à une époque d’ouverture religieuse, culturelle et commerciale intense.
Si intense, qu’en 1629, c’est une compagnie hollandaise, la VOC, qui devient la première entreprise « multinationale » de l’histoire.

Si Xavier Dorison axe son intrigue, tirée de faits réels, sur la violence et la brutalité de l’âme humaine, le premier volume insiste tout d’abord sur les différentes formes d’autorité.
Delsaert tremblote avant son entretien face aux dirigeants de la VOC alors qu’il impose sa loi, d’une main de fer, aux matelots du Jakarta.
De même, Lucrétia obéit aux ordres d’un mari contre l’avis de son père.
Au final, les hommes (et les femmes) suivent les ordres dictés par la hiérarchie sociales.

C’est d’ailleurs cette hiérarchie qui organise le Jakarta.
Divisé en deux parties, une pour les dirigeants et les « privilégiés », une autre pour les matelots et les quelques familles en soute, il démontre les inégalités de traitement qui en découlent.
Le subrécargue fait figure de chef, de juge et veille, selon ses prérequis, à la paix sur son navire.
Ainsi, Xavier Dorison dénonce un système instaurant une haine entre le « petit peuple » et une élite vivant dans sa propre bulle.
En effet, quand un simple rire est passible de coup de fouet, la crainte puis l’agressivité (psychologique ou physique) ne sont jamais bien loin.

Au sein de ce système, un personnage comme Jéronimus Cornélius, apothicaire reconverti en second, a tous les pouvoirs.
Sans faire partie du gratin, il est de ces « privilégiés » qui veulent toujours plus.
Mais seul, il ne peut rien.
Ainsi, manipulation après manipulation, son aura infuse auprès de matelots dont certains voient en cet homme un moyen d’échapper à leur condition.
Dans Le château des animaux, Xavier Dorison explorait un système dictatorial qui s’impose à un plus grand nombre.
D’une certaine façon, il reprend cette idée mais en allant plus loin.
Jéronimus, en prenant le pouvoir, ne cherche pas le contrôle mais la destruction du plus grand nombre pour la survie d’un petit groupe.

Un gouffre de violence

Face aux plus vils aspects de l’humanité

1629 aborde la violence intrinsèque de l’espèce humaine.
Ainsi, Xavier Dorison veut démontrer que, même dans une société cultivée, l’Homme est capable des pires horreurs.
Et effectivement, le naufrage du Jakarta en est une preuve édifiante.

Cependant, cette violence était latente et trouvait sa « légitimité » dans les inégalités de cette société de classe.
Elle est d’ailleurs autant physique que psychologique et découle d’une détestation induite entre chaque corps – même si, et nous y reviendrons, Lucrétia et Haynes font figures d’exception.

Le propos de Xavier Dorison se développe surtout sur la second partie.
Après le naufrage, les survivants s’organisent rapidement sur une île en attendant les secours.
Si les premiers temps permettent une cohésion, le retour de Jéronimus et sa prise de pouvoir amène à des changements radicaux.
Ainsi, l’apothicaire forme autour de lui un cercle de privilégiés, hommes de main et tueurs experts, imposant son diktat au reste de la communauté.
Une nouvelle fois, l’autorité se mêle à la férocité des actes.
Étape par étape, le clan de Jeronimus prend l’ascendant sur la masse en imposant la terreur.
Le massacre est inévitable et personne n’est épargné.

Pour autant, est-ce que l’argumentaire de Xavier Dorison est totalement rempli ?
Le scénariste partait du principe que l’être humain peut se laisser happer par toutes formes de violence.
Effectivement, la cruauté engendre la peur amenant fatalement aux pires trahisons.
Pourtant, Lucrétia, et dans une moindre mesure Haynes, démontrent qu’une forme de résistance est possible.
Certes, le parcours de Lucrétia est ardu mais il offre un contrepoids certain à l’apathie de ses compatriotes.
On peut y voir le reflet involontaire d’une forme d’optimisme de la part du scénariste.

Une prouesse esthétique

Un espace à la hauteur du travail graphique

Timothée Montaigne est un dessinateur rare mais à la carrière certaine.
Faisant un temps parti du même studio qu’Alex Alice et Mathieu Lauffray, il opte pour une vision graphique, au moins au départ, commune avec ses homologues.
S’il n’a pas la sauvagerie d’un Mathieu Lauffray, on ne peut nier une maitrise graphique absolue alliée à un sens du détail quasi encyclopédique.

C’est d’ailleurs ce qui impressionne le plus sur le premier volume de 1629.
Les scènes d’intérieur et d’extérieur du Jakarta sont le fruit de nombreuses sources documentaires retranscrites à la perfection. Le décorum est si fidèle qu’on a l’impression d’être à bord du navire.
Les dessins pleine planche explosent la rétine et forcent l’admiration.
Jamais une expédition maritime n’aura paru aussi réaliste voire sensorielle lors des impacts de vagues sur la coque du bateau.
Il faut dire que le format opté pour 1629 a de quoi nous en mettre plein la vue.

Et on serait sans doute ravi si l’album n’était pas proposé à un prix prohibitif.
Si la prouesse esthétique de Timothée Montaigne est parfaitement mise en valeur par cette édition, elle l’aurait été aussi dans un format classique.
Surtout que si le premier volume offre de magnifiques doubles pages de bateau et d’engrenages, le second, sur l’île déserte, s’avère forcément moins adapté.
Le dessinateur n’en fait pas moins un travail admirable et, d’une certaine façon, je peux comprendre l’envie d’une telle proposition.
Malheureusement, tout cela a un prix et renforce cette impression qui s’impose, année après année, que la bande dessinée devient un média de luxe.

En résumé

1629 de Xavier Dorison et Timothée Montaigne est un diptyque prestigieux nous menant dans les arcanes de la violence humaine. 

Librement adapté d'un fait réel, 1629 propose tout d'abord l'exploration d'un équipage ancré dans une inégalité de classes puis son naufrage amenant un meneur et ses sbires à massacrer les plus faibles pour assurer leur survie.
Parfaitement documenté et d'une grande richesse, le scénario de Xavier Dorison reste malgré tout dans une forme de classicisme et ne pousse pas totalement le curseur de l'horreur.
Malgré tout, entre les différentes autorités, induites ou non, et la violence qui en découle, on ne peut qu'être effrayé par cette descente en enfer.

Le dessin de Timothée Montaigne est magnifique et profite d'un format prestige mais à un prix légèrement dissuasif.
Malgré tout, le dessinateur impressionne et multiplie les pages d'anthologie qu'on soit à bord du Jakarta ou sur les plages de l'île des naufragés.
Bulles carrées

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