Emilien de Terrefort de Barzavet vient d’hériter de l’affaire de son père.
Alors qu’il a du mal à se séparer de son amoureuse, Héloïse, il doit partir pour un long périple en mer afin de prendre en charge la vente de sa marchandise.
Mais le voyage ne se passe pas comme prévu. Contre l’avis du capitaine, il choisit la voie maritime la plus dangereuse, provoquant le naufrage du bateau.
Accompagné de Prudence, une vieille esclave, il tente de survivre sur une île. Mais Emilien ne se doute pas que ce lieu paradisiaque cache une tribu de géantes.


Quand la fiction s’empare de l’Histoire
Les grandes personnes ou les récits du naufrage de la Belle Héloïse de Tehem est une oeuvre intelligente, drôle et inventive.
Tehem, seul ou accompagné de son compère Appolo, a toujours accordé une grande importance aux impacts coloniaux à travers l’Histoire et la vie de l’île de la Réunion.
Vingt Décembre, Chronique du Léopard ou Piment Zoizos en sont des exemples parmi d’autres.
Mais pour Les grandes personnes,Tehem opte pour un ton plus fantaisiste.
Dans la droite lignée des grands récits satiriques, il démontre que la fiction est un procédé aussi brillant que le récit documentaire pour s’emparer de sujets sociaux et historiques majeurs.
Changement de paradigme

Certes, les premiers chapitres restent classiques.
On suit le parcours d’Emilien, un jeune homme fou amoureux. Ce dernier, bien qu’héritier d’une grande famille commerciale, semble n’avoir de l’intérêt que pour sa belle, ce qui va le pousser à commettre une terrible erreur.
La narration de l’album joue un rôle prépondérant.
Reprenant le principe de Quartier Western, Tehem découpe son intrigue en plusieurs chapitres, centrés autour des différents points de vue des protagonistes.
Ainsi, chacun offre un éclairage nouveau, en révélant certaines zones d’ombre et en apportant assez d’éléments pour juger des actions des protagonistes dans leur ensemble.
Quand on découvre Emilien pour la première fois, son côté amoureux transi nous le rend sympathique.
Certes, il n’est pas des plus agréables avec Prudence. Mais on aurait tendance à mettre cela sur le compte du mal de mer.
Puis les pages s’enchainent et nous découvrons le personnage, reflet des inégalités et préjugés de son époque. Pire, il en est clairement un acteur.
Il n’est pas juste un commerçant et ce qu’il vend n’est pas une simple « marchandise ».
En effet, quand le capitaine presse Emilien afin d’« éviter que la marchandise se gâte », on ne se doute pas encore de tout ce que sous-entend cette phrase.
Ainsi, les pièces sont en place et la voie du changement peut débuter.
Effectivement, ce naufrage va bousculer la vie du jeune homme.
Jusque là, sa position de « riche blanc » l’amène à se penser supérieur, notamment envers Prudence.
« Maintenant que le capitaine n’est plus de ce monde, tu m’appartiens. »
Transposés à notre époque, les propos d’Emilien seraient jugés racistes. Pour lui, Prudence n’est qu’une esclave qui doit obéir aux moindres de ses ordres, aussi idiots soient-ils.
Mais la question se pose : serait-il capable de se débrouiller seul ?
Avec beaucoup de dérision et une certaine pointe de sadisme, Tehem confronte le maître blanc à ses propres responsabilités.
Car voilà, sur une île habitée de géantes noires, ce petit homme est une aberration.
Est-ce un animal ? A quoi peut-il bien servir ?
La position d’Emilien s’inverse. De maître, il devient esclave. Enfin, pas vraiment ! Tehem, en nous donnant accès aux points de vues des géantes, apporte quelques explications à leurs agissements.
Emilien a toujours considéré les esclaves comme une marchandise. Pour les géantes, il n’est qu’une bestiole inconnue dont elles cherchent à découvrir l’utilité.
Il est amusant de voir, qu’en réalité, il n’en a aucune. J’y vois presque un propos anticapitaliste où le riche ne sert plus à rien sans ses « petites mains » pour le servir.
Surtout que la petite main, de son côté, se débrouille beaucoup mieux.
Prudence s’adapte à son environnement et met peu de temps à l’exploiter pour sa propre survie.
La femme noire, considérée inférieure par l’homme blanc, se retrouve en position de force, bien plus habituée à l’adversité que son maître pour qui la vie a tout mâché.
Emilien est constamment baladé par les évènements alors que Prudence prend en main sa destinée, n’hésitant pas à lui apporter son aide. Il n’y a aucun jugement ni la moindre rancune en elle.
Prudence est sans doute le personnage le plus pur de cette histoire.
Par le biais du point de vue des géantes noires, on découvre une vie plus « sauvage » mais ancrée dans les traditions.
L’idée d’expliquer comment les géantes peuvent avoir des enfants tout en se passant des hommes est absolument brillante.
Au sein de cette tribu, les hommes n’ont aucun intérêt. Le propos prend inévitablement une teinte féministe.
Surtout quand les géants, de couleur blanche, s’avèrent des monstres cannibales et guerriers.
Pour le coup, si je comprends l’idée sous-jacente, on peut regretter que le géants blancs soient la seule caste dont on ne connaît pas le point de vue.
En effet, la masculinité, liée à la couleur blanche, dérive en oppression et en violence.
Le symbolisme est fort mais il laisse aussi place à une forme de manichéisme, nuisant légèrement à la justesse globale du récit.
Faunes et flores exotiques

Les Grandes personnes lorgne vers Le voyage de Gulliver de Jonathan Swift dont Tehem reprend la portée satirique.
Cependant, l’environnement de l’île fait davantage penser à l’île du Docteur Moreau et ses terribles créatures.
En effet, que ce soit la faune ou la flore, tout est différent et potentiellement dangereux.
Emilien et Prudence font face à un monde inconnu où le moindre insecte peut te brûler le bras par un jet d’acide.
L’aspect fantastique de l’île trouve son inspiration dans de nombreux apports : mélange de créatures existantes, préhistoriques ou totalement inventées.
Une interprétation s’impose. Et si ces animaux et autres insectes n’étaient tout simplement que la vision d’explorateurs face à des animaux qu’ils n’ont jamais vus ?
On imagine l’effet provoqué par la première découverte d’un éléphant.
Une autre inspiration semble évidente : l’île de la Réunion.
La végétation foisonnante de son écosystème, avec ses pics montagneux, ses immenses forêts et ses plages luxuriantes se reflète parfaitement dans les cases de l’album.
De même, l’omniprésence de ses moustiques-tigres correspond à merveille aux insectes cracheurs d’acide.
Un travail esthétique raffiné

Depuis ses premiers travaux, le trait de Tehem a beaucoup évolué.
Ayant débuté avec la bande à Tcho, son approche a pris une toute autre tournure avec ses récits historiques, notamment depuis Les chroniques du Léopard.
Si l’on retrouve encore une certaine rondeur d’exécution et des visages à « gros nez », héritage de la bande dessinée jeunesse, son style s’est affiné, opérant une fusion plus réaliste mais toujours teintée d’une approche humoristique.
Les attitudes et les expressions de ses personnages en disent beaucoup et les regards interloqués de Prudence à Emilien le prouvent amplement.
Pour Les grandes personnes, Tehem crée un nouvel environnement peuplé de géant(e)s et de créatures extraordinaires.
Les designs de cette faune marquent les esprits. Les oiseaux ont des gueules tout droit sorties de la préhistoire. Quant aux étranges rats blancs, ils m’ont rappelé certaines bestioles du regretté Massimiliano Frezzato.
En réalité, on comprend qu’elles sont le fruit de subtiles variations d’animaux existants.
Les géantes frappent par leur anatomie charpentée, évoquant certaines statuettes africaines.
Bizarrement, j’y ai retrouvé un peu de Mike Mignola , sûrement en raison d’inspirations communes.
La narration de Tehem reste classique. Il ne déborde que très rarement du fameux gaufrier à 3 bandes avec lequel il se sent parfaitement à l’aise.
Malgré tout, il s’offre quelques extravagances avec la mise en image de scènes cauchemardesques dignes des délires graphiques de Junji Ito.
En résumé
Les grandes personnes ou les récits du naufrage de la belle Héloïse offre la possibilité à Tehem de reprendre ses thématiques sous une forme différente.
Se coulant dans la grande tradition du récit satirique, Tehem détourne les préjugés de l'Histoire coloniale, patriarcale et capitaliste en mettant un homme blanc et riche dans la position d'une femme noire et pauvre.
Et en effet, quand Emilien se retrouve face à ces géantes noires, sa position de supériorité est fortement remise en cause.
Même son utilité en tant qu'homme est questionnée.
De son côté, Prudence, ancienne esclave, s'adapte parfaitement de la situation, prouvant son indépendance. C'est Emilien qui a besoin d'elle et non l'inverse.
Graphiquement, Tehem se libère d'un certain carcan réaliste pour nous offrir une faune et une flore fascinantes et bizarroïdes.
Les designs des géantes, quant à eux, sont un astucieux rappel aux statuettes africaines.
Non sans défauts, Les grandes personnes reste une belle réussite prouvant que la fiction est aussi efficace que le récit documentaire pour réfléchir aux errements de notre Histoire.
Une histoire qu'il est toujours bon de rappeler, surtout en ce moment !

