The ends (David & Maria Lapham)

Oceanside – 1985
Passant quelques jours dans la station balnéaire, Jennifer Ends, tombe amoureuse d’Angelo, un jeune « mex » dont le grand-père a été vétéran lors de la seconde guerre mondiale.
Pourtant, elle sait que cette idylle ne sera pas apprécié par sa famille. Et notamment par son frère, Jack, leader d’un groupe de Skinhead.
Effectivement, en découvrant ce secret, il organise une manifestation néo-nazie afin de mettre le grappin sur le mexicain qui a « perverti » sa soeur.

Petit problème, il n’imaginait pas qu’Oceanside était aussi le repère d’anciens vétérans de la seconde guerre mondiale.
Et leur objectif est simple : tout faire pour mettre un terme à cette rébellion fasciste.

Quand la violence appelle la violence, l’amour peut-il être la seule porte de sortie ?

Faire face au fascisme

C’est un fait. Les travaux de David & Maria Lapham ne sont pas assez (re)connus en France.
Le duo devrait, à minima, avoir autant de succès que la team Brubaker/Phillips.
Car soyons clair, si Ed Brubaker est le roi du polar, David Lapham en est sans doute le pape.
Une oeuvre résume toute la puissante de l’écriture du scénariste : Stray Bullets, une saga d’une richesse et d’une maitrise formelle et structurelle passionnantes.
D’ailleurs, on ne peut que remercier Delcourt de persévérer dans la publication d’une oeuvre que tout amateur de polar se doit d’avoir lue.
Et pour ceux qui aurait peur de s’engager sur une longue série, Lodger est aussi une chouette porte d’entrée à l’univers du couple.

Dernièrement, ils ont intégré la fine équipe de Bad Idea, ce qui explique que dorénavant, leurs oeuvres se retrouveront sous le giron de Bliss éditions .
Une raison de plus pour soutenir non seulement des auteurs mais aussi un éditeur qui méritent une meilleure visibilité.
Surtout si cela permet l’arrivée en France d’une oeuvre aussi couillue que The Ends !

L’amour face au racisme

Racisme familial

The Ends de David & Maria Lapham part d’une réflexion presque naïve : et si l’amour était la seule solution face au racisme ?

En effet, Jennifer Ends, américaine d’origine irlandaise, a été éduquée dans un environnement familial dysfonctionnel, violent et intolérant.
Entre un père alcoolique et brutal, une mère passive et violentée, et un frère raciste et cruel, elle fait ce qu’elle peut pour échapper un temps à cette toxicité. Et c’est ainsi qu’elle tombe amoureuse d’un portoricain. L’amour, ça ne se contrôle pas !
Lucide, elle sait qu’elle ne pourra jamais présenter Angelo à sa famille.
Autant pour se préserver que protéger son petit-ami du courroux de son frère.

Avec n’importe qui, cette romance aurait sans doute débouché sur un médiocre scénario à l’eau de rose, prônant le vivre ensemble, non sans une pointe d’hypocrisie.
Mais les Lapham ne sont pas n’importe qui !
The Ends décrit, par son cynisme mais aussi sa pertinence, une Amérique en lutte entre ce qu’elle a été et ce qu’elle risque de devenir.

Mais pour rendre le tout crédible, il fallait des personnages forts et complexes.
Le père de famille, paradoxalement, rejette l’idéologie des Skinheads. Il se réfère à un héritage, sans doute faux, d’un aïeul ayant combattu pendant la seconde guerre mondiale.
Ce dernier a ramené de la guerre, ce qu’il croit être, le Lugger d’Himmler. Et, des années plus tard, son fils l’expose fièrement dans son salon sans en comprendre le symbolisme.

Au sein de cette famille, le racisme est un état d’esprit. L’étranger est un ennemi qu’il faut combattre afin de propager le White Power.
Même Jennifer, parasitée par des années de désinformation, ne peut s’empêcher de véhiculer certaines fausses idées qu’on a eu de cesse de lui inculquer.
En réalité, cette relation amoureuse implique beaucoup la jeune fille. Elle remet en question toute son éducation, en se confrontant, littéralement, au jugement d’un frère qui assume sa haine et son agressivité.

Contrairement à son père, Jack s’empare du Lugger, reprenant son symbolisme d’origine : la détestation de l’autre.
Obnubilé par la doctrine néo-nazi, il s’image en guerre contre une société qu’il juge pervertie. Par quoi veut-il la remplacer ? On se le demande tant le projet est inconscient.
Malgré tout, le discours est parfaitement rôdé. La nation est en danger et il faut la défendre.
Jack est l’archétype du facho, persuadé d’avoir un rôle à jouer, n’hésitant pas à frapper ses proches en cas de contradiction.
À travers ce portrait, David et Maria Lapham nous décrivent un absolutisme effrayant, ne pouvant dégénérer que dans le sang.

Les combattants de la liberté

Combattre pour la liberté

De façon primaire, on pourrait voir The Ends comme un simple conflit de générations.
Des jeunes nazis affrontent des vétérans de la seconde guerre mondiale. Les premiers saccageant la liberté que les second ont défendue au péril de leur vie.
Mais ce serait simplifier le propos. À travers ce récit, le duo nous rappelle ce qu’étaient les valeurs américaines et comment ces différences d’opinions engendrent la violence.
The Ends, c’est avant tout l’illustration de ces deux Amériques qui ne se comprennent plus et qui ne se sont, sans doute, jamais comprises.

Le comics, entrecoupé par les souvenirs des vétérans, développe des protagonistes hauts en couleur tout en nous décrivant les conséquences de cette guerre.
Jack a beau réclamer la guerre, il ne l’a jamais connue, contrairement à eux.
Ces hommes se sont battus contre l’antisémitisme et, 40 ans plus tard, des gamins portent, en toute impunité, le symbole de cette haine.
Ainsi, les valeurs sont détournées avant d’être confrontées dans un véritable bain de sang.
Et forcément, on ne peut que ressentir la résonnance de The Ends avec la déliquescence morale que vivent les Etats-Unis.

De façon étonnante, le ton du récit évolue au fil de l’album.
Dans un premier temps, les agissements de ces gamins paraissent seulement stupides. Certes, la bêtise est crasse mais ce ne sont que des gamins dont le scénario s’amuse à se moquer.
D’ailleurs, alors qu’un des vétérans, Preston, prône une forte répression, d’autres n’y voient que des adolescents stupides. On sourit même en assistant à l’évacuation de plusieurs skinheads à coups de fléchettes.
Sans tomber dans la parodie, cet humour grinçant évoque l’ambiance de certains films des frères Coen.

Puis, le récit s’assombrit. La violence prend le pas sur l’humour. Certains skinhead se montrent agressifs et certains actes ont de lourdes conséquences, mettant en péril la vie d’innocents.
Jack symbolise la montée en puissance de cette brutalité, qui trouve en face une répression tout aussi implacable.
Les vétérans plongent aussi dans cette violence, participant activement à ce carnage.

On peut y voir un jugement radical sur les problèmes de violence de leur pays.
Les armes remplacent la parole et toute confrontation idéologique se termine par un bain de sang, causant immanquablement des dommages collatéraux.
Car dans le lot, il y avait aussi des gamins simplement gangrenés par un discours qu’ils auraient pu combattre en rencontrant, à l’image de Jennifer, les bonnes personnes.

Car au final, malgré sa radicalité, The Ends se veut optimiste et croit encore au changement.
Seule l’union peut nous sauver de l’autodestruction !

Un graphisme solide

dessin réaliste et narration classique

Dans l’ensemble, j’ai toujours trouvé que le dessin de David Lapham s’appréciait mieux en noir et blanc qu’en couleurs.

D’ailleurs, les compléments, intitulés B-Sides, en montrent un aperçu.
Le trait est souple, détaillé et l’encrage épais donne de la consistance et de la profondeur à un dessin parfaitement maitrisé. À noter que pour l’encrage, il est épaulé par Scorpio Steele.
Si son style lorgne vers le semi-réalisme, ses expressions rappellent par moment le travail de Guy Davis.

L’ensemble de l’album est en couleurs et, malgré mes premières réticences, on ne peut que féliciter la prestation de Bill Crabtree qui propose une palette en totale adéquation avec le trait du dessinateur.
On notera une approche plus chromatique pour les scènes de souvenirs, renforçant ainsi l’impression de réalisme.

En résumé

The Ends de David & Maria Lapham est une oeuvre percutante, explorant la confrontation de valeur et la violence systémique américaine. 
Ou comment, dans une bourgade tranquille, une simple histoire d'amour peut dégénérer en conflit armé.

Les auteurs confrontent les valeurs d'une Amérique qui s'est longtemps imaginée comme la protectrice du monde libre et qui, pourtant, en son sein, laisse libre cours à un racisme et une violence injustifiables.
Si David & Maria Lapham choisissent l'année 1985, la comparaison avec l'actualité récente semble évidente.
Les valeurs morales longtemps défendues par les américains sont remises en cause par une partie de la population.
Ainsi, le fossé entre deux Amériques se fait de plus en plus béant et les différences d'opinions engendrent une haine inconsidérée.

Malgré tout, The Ends semble garder foi en l'avenir et croit encore qu'une union est possible.
En tout cas, elle est la seule solution pour que, justement, cela ne soit pas la fin !
Bulles carrées

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