Anh, Thanh et Minh, une sœur et deux frères, quittent le Viêt Nam après la guerre, pour fuir la répression. Ils laissent derrière eux leurs parents et les autres membres de leur fratrie, qui ne survivront pas au voyage. Tout d’abord réfugiés à Hong Kong, ils se retrouvent ensuite dans le Londres des années Thatcher. Mais comment construire de nouvelles vies dans un monde si différent, tout en vivant le deuil de ses proches perdus ? Avec les Âmes errantes, Cécile Pin, autrice franco-vietnamienne, nous offre un roman polyphonique et sensible, dans lequel résonnent les voix des vivants et des morts.


Partir, survivre, se reconstruire
Tout commence par un départ : celui d’Anh, Thanh et Minh. Anh, l’ainée, a 16 ans. Elle se souvient de sa vie à Vung Tham, en 1978. De sa mère qui prépare le porc braisé et de son petit frère Dao, anxieux dans son t-shirt trop grand. De Hoang, le dernier né, qui dort dans son couffin et de ses soeurs cadettes Mai et Van qui récitent leurs tables de multiplication. Des prières de son père aux ancêtres pour qu’ils les protègent pendant leur traversée.
Trois mois plus tard, Anh se retrouve à identifier leurs cadavres sur une plage de Hong Kong.
Après avoir appris ce qui s’était passé sur l’île de Ko Kra, je n’ai pas fermé l’œil pendant trois jours, et à nouveau, je me suis interrogée : Pourquoi est-ce que je veux écrire ça?
Il s’agit sans doute plus d’un besoin que d’un désir.
Je veux tout savoir.
Je veux faire vivre cette histoire dans mon esprit.
Et plus je sais de choses, plus je ressens la nécessité de transmettre, comme si cette histoire était mon héritage, qu’elle était désormais placée sous ma responsabilité: je me dois d’en prendre soin.
Je ne peux pas la laisser s’effacer; je ne peux pas la laisser mourir.
Elle et ses deux frères sont désormais orphelins. Elle seule devra désormais leur tenir lieu de mère, de grande soeur, de protectrice et de guide. Anh devra travailler pour les nourrir, pour qu’ils puissent faire des études et vivre ce rêve que leurs parents avaient fait pour eux.
Les Âmes errantes est le récit de cette vie d’une famille de boat people, réfugiés en Angleterre. De leurs espoirs, de leurs peines, de la difficulté de vivre avec ce deuil perpétuellement présent. Anh, Thanh et Minh sont des âmes errantes de par leur exil mais le titre du roman fait aussi référence aux esprits de la famille, et notamment à celui de Dao qui observe ses frères et soeur vivre comme ils le peuvent.
De plus, le titre rappelle aussi une opération des soldats américains surnommée « wandering souls » qui consistait à diffuser des plaintes en vietnamien dans la jungle pour déstabiliser les ennemis Viêt-Congs dont les croyances étaient profondément liées aux esprits des ancêtres.
Ce sont toutes ces voix qui se mêlent et se croisent pour dire le chagrin de ces êtres à qui tout a été arraché.
Un récit fragmenté
La construction du roman de Cécile Pin est constituée de fragments qui alternent des époques, des voix et des points de vue différents. Ce choix d’écriture parait évident et permet au lecteur de comprendre, par touches, l’histoire de la famille, les difficultés du deuil et ses échos sur la génération d’après.
Or, cette situation, l’autrice la connait d’autant plus que sa propre mère est vietnamienne et que sa famille a été exilée en France dans les années 70, après avoir été amputée d’une grande partie de ses membres. Elle explique d’ailleurs dans plusieurs articles comment elle a reconstitué les silences de son histoire familiale grâce à des groupes Facebook ou de vieux journaux.
Pour dire ces événements si durs, ce deuil difficile et ces morts affreuses, Cécile Pin a donc choisi de donner la parole au jeune Dao, petit fantôme à la sagesse ancestrale mais toujours attiré par ses frères et soeur et leur quotidien. De même, dans certains chapitres, c’est aux soldats américains qu’elle laisse la parole. Soldats qui souffriront après la guerre de symptômes post-traumatiques.
Mais c’est surtout à Anh, à ses pensées, à ses réflexions et à ses sentiments que nous avons accès. Avec poésie et réalisme, elle nous dit son abnégation, ses regrets aussi et son envie de construire sa propre famille.
Dans les années à venir, Thi Anh lasserait les souvenirs atroces du bateau et du camp s’en aller, goutte à goutte, jusqu’à n’être plus que murmures. En revanche, elle s’accrocherait à cette ultime soirée de toute ses forces, depuis l’odeur du riz fumant dans la cuisine, jusqu’au contact de la peau de sa mère quand elle la serra dans ses bras pour la dernière fois.
Car Les Âmes errantes est aussi le récit d’une reconstruction. D’une vie nouvelle dans un nouveau pays, l’Angleterre des années 80. On y découvre le quotidien de la diaspora vietnamienne, dans un contexte politique et économique très complexe. Mais aussi les premiers contacts avec la culture anglaise et notamment la musique. Pink Floyd, Led Zeppelin, David Bowie, vont permettre aux jeunes exilés de s’intégrer et de se sentir des citoyens anglais. Un parcours long et voilé de la culpabilité des survivants.
Pourquoi lire Les Âmes errantes ?
"On se raconte des histoires pour vivre, on se raconte des histoires pour guérir". Cette phrase résume à elle seule la force du roman de Cécile Pin. Le récit polyphonique et familial, au-delà de la mort et du deuil, dit avec beaucoup de délicatesse et de poésie la vie qui continue autrement et les âmes qui traversent les générations.
Parfois triste, toujours touchant, Les Âmes errantes est un roman nécessaire qui nous rappelle de porter un regard différent et humain sur ceux qui doivent quitter leur pays et parfois perdre leur famille pour vivre.

