Ancien éducateur spécialisé, Joseph Ponthus est embauché dans les conserveries puis les abattoirs bretons.
À la fin de ses journées arasantes et répétitives, l’ouvrier intérimaire note dans un carnet ses ressentis ainsi que ceux de ses collègues.
Deux années de pensées dans les « tranchées » de l’industrie agro-alimentaire.
Au front
À la ligne – feuillets d’usine de Julien Martinière est l’adaptation du roman éponyme et autobiographique de Joseph Ponthus.
Publié aux éditions de La Table Ronde, le 3 janvier 2019, le roman se caractérise par une écriture en vers libres, sans la moindre ponctuation.
Un moyen d’assumer une radicalité rappelant, dans un genre très diffèrent, La Route de Cormac Mccarthy.
Joseph Ponthus est un amoureux des lettres et notamment de Dumas.
Il a écrit un premier roman, Nous… la cité, témoignage des gosses de cité, agrémenté de quelques passages personnels.
Pour suivre sa femme, il quitte cette ancienne vie et se retrouve en Bretagne, sans emploi. Seule possibilité d’embauche dans la région : l’industrie agro-alimentaire.
On pouvait craindre la thématique, un peu moraliste, de deux mondes se rencontrant. Mais Joseph Ponthus aborde cette période dans l’instant, ne laissant que peu de temps aux jugements. En effet, s’il travaille dans ces conditions, c’est sans aucune arrière pensée journalistique mais juste pour « gagner sa croute ».
Autant dire que Julien Martinière, en souhaitant adapter ce récit, n’a pas choisis la facilité !
En mode automatique
L’odeur du poisson

À la ligne – feuillets d’usine fait l’effet d’un coup de poing en pleine figure.
L’album de Julien Martinière, composé de courts chapitres, peut se diviser en deux parties.
La première est consacrée à son expérience dans les conserveries bretonnes.
Si la critique du secteur est attendue, on y découvre avant tout une organisation quasi « militaire ».
D’ailleurs, le symbolisme de la guerre sera utilisé à plusieurs reprises par l’auteur.
Il y a sa vie dans l’entreprise, les relations aves ses collègues, les « vols » de crevettes, les journées décalées et cette cadence avec ces gestes, toujours les mêmes, incessants et répétitifs.
Les premières scènes rappellent d’ailleurs, la fraîcheur en plus, Les temps modernes de Charlie Chaplin, un film datant de… 1938.
Malheureusement, si la technique évolue, les conditions restent les mêmes.
L’intérim en donne d’ailleurs un cruel aperçu.
Joseph Ponthus décrit la précarité d’un statut lié à l’incertitude d’une reprise rapide entre deux contrats.
L’argent est le nerf de la guerre, devenant un moyen de pression, notamment en période de grève.
L’intérimaire a une pensée de gauche. Pourtant, en se retrouvant à travailler double alors que ses camarades se battent pour leurs droits, il s’étonne de penser du mal d’une des avancées majeures de la cause ouvrière.
Les intérimaires ont pourtant droit de faire grève aussi. Mais, face au droit, le cynisme du patronat n’a pas de limite.
Exprimer un désaccord, c’est craindre de perdre son poste et du coup… on accepte tout.
Et sans être certain d’être payé en temps et en heure.
Je suis resté fasciné par cet un homme lettré et de gauche dont les convictions s’écrasent face à un libéralisme toujours plus exacerbé.
C’est d’ailleurs la force de l’adaptation de Julien Martinière.
Elle ne porte aucun jugement. Si cette vision nous paraît désagréable, c’est parce qu’elle nous oblige à nous remettre en question.
Joseph Ponthus peut paraître froid et cynique mais il n’a guère le choix. Et c’est sans doute ce fatalisme qui fait le plus mal.
D’une certaine façon, le travail modèle l’esprit… Qu’on le veuille ou non !
Malgré tout, ces journées sont agrémentées de quelques moments de pause. Il peut prendre du temps avec sa femme, qui se fait rare dans le récit, et de son chien Pok PoK qui lui apporte le réconfort nécessaire pour faire face à cette mélancolie quotidienne.
Le dégoût de la chair

Et puis, arrive le dernier tiers.
Si jusque là, le récit s’attachait à la condition ouvrière, l’arrivée de Joseph Ponthus dans les abattoirs fait passer le récit vers d’autres sphères.
L’étonnement, les interrogations laissent la place au dégoût. Pur et simple !
Ces dernières pages sont très difficiles à lire et risquent de demander aux lecteurs les plus sensibles un temps d’appréhension.
La conserverie laissait entrevoir des moments d’humanité, les abattoirs équivalent à l’Enfer sur Terre.
La scène de nettoyage de l’atelier rappelle une scène de crime dont Joseph Ponthus effacerait les preuves à coups de jet.
Les journées virent au cauchemar et traumatisent autant l’esprit que le corps.
Et une nouvelle, c’est l’argent qui prime. Ce salaire, nécessaire pour vivre, oblige à accepter des tâches inhumaines.
Personnellement, j’ai trouvé cette partie insupportable. Insupportable mais essentielle.
On ressent tout le mal-être de ces hommes et l’analogie avec la guerre éclate à la face.
Quand les poilus rentraient du front, leur famille ne pouvait pas comprendre les horreurs qu’ils vivaient dans les tranchées.
D’une certaine façon, c’est un peu la même chose ici. Il est difficile de comprendre l’horreur des abattoirs sans y avoir travaillé.
Joseph Ponthus et Julien Martinière nous en donnent un aperçu déjà écoeurant.
Pourtant, ceux qui ont travaillé dans un abattoir vous répondront : » C’est encore pire, en vrai ! »
Devenir témoin de l’inconcevable

Si À la ligne – feuillets d’usine est la première bande dessinée de Julien Martinière, il a déjà un forte expérience en illustration d’albums jeunesse.
Son style pointilleux, minutieux, sombre, retrouve l’esprit de la gravure.
Avec cet album, il nous offre une de ses meilleures prestations. En tout cas, la plus saisissante.
Si ses visages gardent un côté simpliste, ses ambiances sont, au contraire, époustouflantes.
Chaque image a un côté viscéral et le dernier segment ne laissera personne indiffèrent.
Joseph Ponthus a écrit un récit puissant, d’une radicalité folle, autant sur le fond que sur la forme.
En choisissant d’adapter ce récit, Julien Martinière se devait de restituer cette sensation brutale et pourtant commune à tous ces ouvriers.
Il aurait été difficile pour lui de retrouver la musicalité si particulière du romancier mais il se rapproche de cette lecture cadencée par le choix d’un chapitrage court et incisif.
Certaines scènes se répondent, d’autres reviennent sur un élément précis, formant une unité globale.
Le sujet a été maintes fois traité mais ce que proposent Joseph Ponthus et Julien Martinière va plus loin qu’un simple témoignage.
On est littéralement aux côtés du romancier. Ce qu’il décrit, ce qu’il ressent, le dessinateur l’illustre avec une radicalité et une froideur qui, par moments, pourrait bien vous donner envie de vomir.
Le plus flagrant est une nouvelle fois sur la dernière partie où le dessin minimaliste et clinique de Julien Martinière prend des allures de visions cauchemardesques, à l’instar de cette couverture percutante.
En résumé
À la ligne - feuillets d'usine de Julien Martinière est une oeuvre coup de poing, aussi perturbante que percutante.
Adaptant le récit de Joseph Ponthus sur ses années en tant qu'intérimaire dans les conserveries et les abattoirs de Bretagne, l'auteur retrouve la rythmique du roman original en imposant un chapitrage incisif et bref.
Le récit décrit les conditions de travail des intérimaires au sein d'entreprises imposant des cadences répétitives et des objectifs toujours plus conséquents.
La dernière partie sur les abattoirs, notamment par le biais d'une approche graphique saisissante, est le témoignage d'une horreur quotidienne assumée par le patronat et cautionnée par les clients.
Une oeuvre difficile à digérer, relevée par quelques moments de pause nécessaires pour supporter le travail quotidien.
On en ressort bousculé et bouleversé en apprenant notamment que Joseph Ponthus est décédé 2 ans après la publication de son roman.


Pour lire nos chroniques sur Environnement toxique et Stupeur et Tremblements
