Le dernier festin de Rubin (Ram V / Filipe Andrade)

Rubin Baksh n’est pas un homme quelconque.
Connu sous le nom de l’opulent Bakasura, une entité indienne « maléfique », il a depuis pris une toute autre forme.
Amateur de bonne « bouffe », il a pour projet d’arpenter les quatre coins de l’Inde à la recherche de plats emblématiques.
C’est ainsi qu’il tente de convaincre Mohan de réaliser un documentaire autour de ce voyage.
Ensemble, ils entament un périple autour de mets exquis, poursuivis par deux étranges « chasseurs ».

L’inde dans tous ses états

Après l’excellent Toutes les morts de Laila Starr, Ram V et Filipe Andrade sont de retour avec un projet comportant autant d’éléments communs que de divergences avec leur ouvrage précèdent.

Si Ram V est omniprésent, cette deuxième collaboration avec l’artiste portugais avait de quoi nous allécher.
Mais, est-ce que les attentes n’étaient pas trop grandes ?

Une attente parasitaire ?

Rubin, au passé et au présent

Le dernier festin de Rubin de Ram V et Filipe Andrade est un récit ancré dans le pays d’origine de son auteur : l’Inde.
On pourrait même le voir comme le troisième opus d’une trilogie indienne après Grafty’s Wall et Toutes les morts de Laila Starr.
Même si, en réalité, l’Inde est présente dans de nombreux récits, même mainstream comme Swamp Thing infinite.
Ainsi, on découvre un pays plus vrai que nature avec ses locaux, ses villes surpeuplées ou ses déserts inhabités.

Cependant, Le dernier festin de Rubin risque de désarçonner certain.es lecteur.rices.
Plus complexe, moins mainstream, le scénario s’éloigne, d’une certaine façon, de l’humanité touchante de Laila Starr.
Enfin pas totalement ! Disons que cette humanité résonne d’une toute autre façon.
La structure même du récit le prouve : chaque chapitre se focalise sur un personnage attaché à une recette typique.
Les premiers récits se focalise sur le « peuple » pour ensuite creuser dans l’histoire de nos personnages principaux.
Et ce sont justement ces choix narratifs qui font la force du comics, lui apportant notamment une originalité plus prononcée.
On assiste à un véritable road trip culinaire.
La nourriture est centrale et on découvre non seulement l’histoire du plat en question mais aussi sa conception.
Ram V pousse le concept jusqu’à mettre en scène les recettes, étapes par étapes. On peut ainsi, se lancer nous même dans l’élaboration des plats. Si nos compétences nous le permettent, bien sûr !

Les deux faces d’une même pièce

Un ogre amoureux d’humanité

Se découvrir autour d’un repas

L’inde résonne à travers Rubin.
Par le biais d’une scène d’introduction tout en symbolisme, le récit nous présente un homme qui n’est autre que Bakasura, un démon que l’on peut retrouver dans l’épopée hindoue Mahabharata.
Connu pour son appétit insatiable, il a été vaincu par le héros Bihma.
Mais depuis, qu’est-il devenu ? C’est un peu ce que nous raconte Ram V.

C’est un fait. Rubin est un ogre et il aime la chair humaine.
Cachant ce secret à Mohan, les premiers temps sont chaotiques et amènent à craindre pour la vie du jeune homme.
Cependant, ses échanges épiscopaux avec Mansi évoquent un profond respect pour une espèce dont il aime… la chair.
C’est aussi la raison de son road-trip.
Si sa réputation d’ogre gargantuesque est bien réelle, on découvre un être complexe qui s’émerveille de la nature humaine, en se régalant de ses nombreuses inventions culinaires.
Il cherche à lui rendre hommage, l’embellir pour mieux la déguster après.

L’idée est aussi intéressante que malaisante.
En effet, il est sans doute difficile de comprendre l’état d’esprit d’un personnage qui, littéralement, dévore des humains.
L’idée est dérangeante mais seulement si on la prend au premier degré.
En effet, Rubin le répète plusieurs fois : il n’est pas cannibale.
Dans le sens où il ne fait pas partie de l’espèce humaine. À partir de là, on comprend mieux où veut en venir Ram V.
En quoi Rubin est-il si diffèrent des éleveurs qui prônent le bien être animal pour des espèces qu’ils vont ensuite tuer et manger ?
En quoi, en tant que carnivores, sommes-nous différents de l’ogre ?
Personnellement, même si je me pose beaucoup de questions à ce sujet, je ne suis pas végétarien.
Ram V, par l’évolution du personnage, semble choisir sa voie sans pour autant nous l’imposer.
C’est avant tout le dernier festin de Rubin .

Au final, si Rubin est un monstre littéral, il n’en est pas moins attachant par sa complexité.
Cet amour de la chair a rendu son parcours tragique et profondément solitaire. D’une certaine façon, chercher à le comprendre, c’est peut être chercher à comprendre nos propres paradoxes.

Un humain en quête de rédemtpion

Le dernier festin de Rubin est un road-trip lorgnant par moments vers le récit initiatique.
Notamment pour Mohan.
Ram V dresse le portrait d’un jeune homme en perte de repères.
Il vient d’abandonner ses études de cinéma et semble complètement perdu.
Il n’est, au départ, pas franchement ravi de suivre Rubin et peut paraitre assez hautain.
Cependant, au fil des pages, il cherche à comprendre cet énigmatique compagnon.
Forcément, le secret de l’ogre n’est pas des plus ragoutants mais, d’une certaine façon, il retrouve dans l’histoire de Rubin, une partie de la solitude et des remords qu’il éprouve.
Paradoxalement, Rubin et Mohan se répondent, l’un apportant autant à l’autre.

Le dernier chapitre, entièrement consacré au jeune homme, est particulièrement émouvant.
Dans son parcours, on ressent, peut être à tort, un peu de l’expertise de Ram V, notamment dans cette difficulté de devenir un artiste dans un pays comme l’Inde.
À ceci près que le rêve de Mohan l’a amené à des sacrifices qu’il ne cesse de regretter.
Par cette rencontre et les échanges consentis, Mohan apprend à porter cette faute originelle pour mieux l’accepter.
Une façon, pour lui aussi, de se souvenir d’un dernier festin avec des êtres chers.

Un art viscéral

Des recettes illustrées

Faut-il vraiment reparler de l’excellence du dessin de Filipe Andrade ?
Ses silhouettes longilignes, ses plages de couleurs hypnotisantes, tout est bien présent dans Le dernier festin de Rubin.
Peut être même à un niveau supérieur !
Les décors sont plus affinés avec des environnement plus variés que dans Laila Starr.

Le design de Rubin est fascinant, autant par son symbolisme que par son approche graphique qui rappelle notamment celui de Bill Sienkiewitcz sur le Caïd.
Si les couleurs intérieures sont toujours aussi belles, je trouve le traitement des couvertures aux crayons de couleur sublimes.
Il reprend d’ailleurs cette approche sur quelques cases et on rêve d’un projet, avec le temps imparti, entièrement réalisé avec cette technique.

Un pur ravissement !

En résumé

Le dernier festin de Rubin de Ram V et Filipe Andrade est un voyage culinaire et introspectif sur les routes d'une Inde aux multiples couleurs. 

Avec son scénario sur plusieurs niveaux, Ram V rend une nouvelle fois un vibrant hommage à la tradition de son pays d'origine, tout en nous racontant le destin de deux personnages que tout oppose et rassemble.
Rubin, derrière sa nature démoniaque, cache un profond amour pour une humanité qu'il dévore, remettant nos propres comportements de carnivores en question.
Mohan juge puis apprend à comprendre un "monstre" dont les remords et la solitude font terriblement écho chez lui.

Une oeuvre beaucoup moins mainstream que Toutes les morts de Laila Starr mais plus originale dans son traitement et la complexité de son propos, amenant des interprétations diverses et variées.

Le dernier festin de Rubin reste un coup de coeur culinaire et artistique, avec un Filipe Andrade au sommet de son art.

Pour lire nos chroniques d’Un homme de gout et Au lit les affreux !

Bulles Carrées

Laisser un commentaire

Retour en haut