Sous la dictature de Franco, José Celda Beneyto est injustement condamné puis fusillé par le régime.
Il sera enterré dans une fosse commune tenue par Leoncio Badia, fossoyeur du village.
Des années après la chute du franquisme, Pepica Celda affronte l’administration pour que son père ne tombe pas dans l’abîme de l’oubli.
Face aux blessures de l’Histoire
Un passé inoubliable

À l’instar de nombreux récits espagnols, L’abîme de l’oubli de Paco Roca et Rodrigo Terrasa revient sur une période trouble de l’Histoire du pays.
Fransisco Franco a instauré une dictature en Espagne, de 1936 à 1975 .
Et forcément, 40 ans de terreur, exercée sans vergogne sur le peuple, cela ne s’oublie pas facilement.
C’est justement tout le propos de L’abîme de l’oubli.
Pour cela, Rodrigo Terrasa, fort de son expérience journalistique pour le quotidien El Mundo, s’imprègne des souvenirs de Pepica Celda qui, avec sa mère, s’est battue pour permettre l’exhumation du corps de son père : José Celda Beneyto.
Ce père de famille, simple paysan et membre du parti de la gauche républicaine, pensait être en sécurité. Mais la guerre ayant pris fin, les putschiste prennent, petit à petit, le contrôle du pays.
Or, José n’était guère méfiant.
Sans doute parce qu’il n’avait rien à se reprocher.
A cette époque, il suffisait de ne pas être bien vu du prêtre ou du petit chef local pour finir à l’échafaud.
Et c’est exactement ce qui arrive à José, accusé à tort de plusieurs assassinats.
Le récit de Rodrigo Terrasa et Paco Roca se divise en plusieurs partie, faisant la bascule entre les réflexions du présent et les témoignages du passé.
Avec exactitude mais sans renier l’émotion d’un tel témoignage, les auteurs reviennent sur l’arrestation, le jugement, le passage en prison puis la fusillade, sans ordre chronologique.
En effet, l’ouverture de l’album se fait sur la fusillade, montrant des hommes à peine conscients des morts à venir.
En quelques pages, on comprend que les soldats comme les fusillés, sont soumis à une peur et des menaces constantes, signes d’un régime autoritaire.
Ainsi, l’État déshumanise ses victimes. Il empêche toute identification, en les enterrant dans des fosses communes.
C’est ici que commence un autre combat. Celui de mères, épouses ou de soeurs qui, ensemble, tentent de retrouver les corps de leurs proches.
On découvre un autre portrait : celui de Leonicio Badia.
Républicain, on le condamne à « enterrer les siens ! ».
Cette tâche le marquera profondément mais il trouve une forme d’absolution en gardant la trace de certaines identités.
Il se donne pour mission de garder la mémoire, allant jusqu’à aider ces femmes, dans une entreprise vouée à l’échec.
Néanmoins, le combat de ces femmes ne prend pas fin avec la fin du régime.
Si les hommes sont les victimes, les femmes font preuve d’une résilience exemplaire.
Le combat de familles endeuillées

L’abime de l’oubli part d’une rencontre entre Rodrigo Terrasa et Pepica Celda.
Le journaliste l’interviewe, pour la première fois en 2013, après l’identification du corps de son père.
Sa mère âgée de 81 ans, était la dernière personne à se voir allouer une subvention du Ministère de la présidence pour financer l’exhumation de victimes de la guerre civile.
Mais le nouveau chef de l’exécutif, Maraino Rajoy coupe ces aides.
« Plus un centime d’argent pour les fosses communes de la guerre ».
Cette citation est le symbole d’un gouvernement préférant l’ignorance à l’absolution.
Pour appréhender le besoin des familles, les auteurs utilisent le récit mythologique.
Ainsi, dans l’imaginaire collectif, l’âme d’un mort dérive tant qu’on ne respecte ses derniers sacrements. Lui enlever ce droit, c’est renier son existence et mettre son âme en péril.
Ce sentiment est inacceptable pour ces familles qui, après avoir subi des années de guerre civile, font face à une amnésie démocratique.
Certes, le combat de Josefa, puis de sa fille Pepica, se conclut par une reconnaissance.
Mais, derrière l’identification de José, se cachent de nombreuses déceptions.
Entre des ADN indéchiffrables et l’arrêt des aides, le récit se ferme sur une image terrible. Malgré de profondes convictions, les restes non reconnus retournent dans la fosse.
Quant aux traces d’une fusillade passée, elles ne sont plus qu’un lieu où l’on passe sans rien voir.
Rondeur et réalisme

Comme beaucoup, j’ai découvert le travail de Paco Roca avec Rides, un album attendrissant et émouvant.
Mais, sa carrière reste multiple, allant du récit intimiste jusqu’à une incursion étonnante sur Batman.
Il est amusant d’apprendre que la collaboration avec Rodigo Terrasa ne s’est pas faite facilement. Le journaliste a dû convaincre le dessinateur mais, petit à petit, l’idée de ce projet a fait sens et on imagine mal L’abîme de l’oubli sans son appui esthétique.
Son trait, souple et fluide, est marqué par un encrage appuyé sur les personnages et une finesse sur des décors foisonnants et détaillés.
L’objectif est d’être le plus lisible possible tout en proposant un travail minutieux.
La narration évite le moindre excès, se concentrant sur la puissance des images et du propos, sans pour autant renoncer à une certaine ambition.
Paco Roca fait partie de cette « élite » espagnole qui, de la bd franco belge au comics, se montre omniprésente et talentueuse !
En résumé
L'abîme de l'oubli de Paco Roca et Rodrigo Terrasa est une oeuvre majeure autant pour le reflet historique qu'elle donne de la société espagnole que pour sa critique acerbe de l'amnésie des démocraties actuelles.
À travers de nombreux témoignages, les auteurs nous dévoilent les crimes d'une des périodes les plus troubles de l'Espagne.
On y découvre l'horreur et l'injustice d'une dictature mais aussi le combat de mères, d'épouses et de filles, résistant à leur manière à l'oubli de cette mémoire individuelle et collective.
Le présent n'est guère glorieux et on comprend qu'affronter le passé reste encore un problème pour nos démocraties.
C'est le cas de la guerre civile espagnole mais on pourrait en dire de même de la guerre en Algérie.
L'abîme de l'oubli est une charge virulente mais aussi un message de reconnaissance pour ces femmes et ces hommes que l'Histoire a martyrisés.
Mention spéciale pour le dessin, toujours excellent, de Paco Roca et coup de coeur global pour une oeuvre essentielle.


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