Dans la France de Richelieu, une jeune herboriste, Avila, parcourt le territoire en prodiguant ses soins aux troupes de théatre.
Pourtant, accusée de sorcellerie, elle doit fuir Trébuchet, un chasseur de prime à la solde du Cardinal.
En effet, la jeune fille a passé un pacte avec Astor, un démon qui a pris la forme de son ombre. Depuis, elle a le don de communiquer avec les animaux.
Mais quels secrets se cachent derrière cet accord démoniaque ?


Un puzzle narratif et romanesque
Avila est la dernière petite pépite du couple Teresa Radice et Stefano Turconi.
Artiste et couple dans la vie, le duo n’a cessé de nous éblouir depuis le superbe Port des marins perdus.
S’ils ont une certaine appétence pour les récits historiques, à l’image du mémorable La terre, le ciel, les corbeaux, leur ouvrage précédent, Beau parleur, s’en éloigne tout en gardant la forme du récit initiatique.
Avec Avila, ils font un retour fracassant dans l’Histoire, celle de Richelieu et des mousquetaires, en y injectant, pour la première fois, une dose de fantastique.
Une épopée émouvante que les parents ont dédicacé à leur fille et pour cause…
Des histoires dans l’Histoire

Si on devait résumer simplement Avila, sans prendre en compte l’originalité de sa structure, l’intrigue ne nous éclabousserait pas de son originalité.
En effet, on y suit le parcours d’une jeune herboriste, pourchassée pour ses accointances supposées avec la sorcellerie.
Et effectivement, la jeune fille parle à une ombre qu’elle nomme Astor et qui lui aurait prodigué un don, celui de communiquer avec la faune environnante.
Les bases d’une intrigue fantastico-historique sont posées et beaucoup se seraient contentés de cela.
Mais est-ce que Teresa Radice et Stefano Turconi ont l’habitude de faire simple ? Pas vraiment !
Amoureux de la langue (voire des langues), le scénario surprend par sa structure narrative, sorte de poupées russes aux histoire imbriquées les unes avec les autres.
Ainsi, la quête d’Avila nous est contée par un vieux vendeur ambulant, accompagné de son chien.
Ce dernier s’adresse directement au lecteur, conscient de son rôle de parenthèse entre les différents chapitres de l’histoire.
Le vieillard est extérieur à l’histoire, tout en étant, en réalité, acteur de cette grande pièce de théâtre.
Ainsi, il nous conte une aventure où les destins s’entrecroisent, se nourrissent les uns les autres, en répondant à leur façon aux questions posées tout au long de notre lecture.
Le ton est doux, tantôt drôle, tantôt émouvant, sans échapper totalement à la tragédie.
L’aspect historique se mélange parfaitement aux petites notes de fantastique.
À l’époque de Richelieu, la religion se mêle au pouvoir et être herboriste peut suffire à être accusé de sorcellerie.
Les préjugés sont liés à l’ignorance de pratiques jugées impies.
Avila soigne les gens avec des onguents et autres potions naturelles mais pour l’église, ses méthodes ne sont le reflet que de son lien étroit avec le malin.
L’histoire religieuse est marquée par ces accusations de sorcellerie, mettant des milliers de femmes au bûcher pour des prétextes souvent fallacieux.
Mais avec Avila, il semblerait que leur crainte soit justifiée.
Pour une raison obscure, elle s’est liée à Astor, un démon qui hante son ombre.
La cocasserie de cette situation pourrait être pesante pour la jeune fille mais orpheline, elle trouve dans la présence de cette ombre caractérielle une compagnie et écoute qu’elle apprécie.
Néanmoins, ce pacte cache les clés d’un choix dont elle devra un jour payer le prix.
L’écriture de Teresa Radice brille par son intelligence.
Elle multiplie les références littéraires, retrouvant le souffle des grandes oeuvres romanesques, tout en passant par le théâtre de Molière ou en utilisant Faust pour nourrir sa thématique principale.
Multiple autant par les thématiques que par les émotions qu’elle brasse, la structure narrative passe de personnage en personnage , d’une temporalité à une autre avec fluidité et aisance, ne perdant jamais son lecteur en route.
Et surtout, par la douceur du ton, elle nous offre une, voire plusieurs, histoires humaines.
Tendresse et romantisme

Avila est un récit d’une grande tendresse, animé par une galerie de personnages attachants.
On pense notamment aux souvenirs d’enfance de la jeune fille où elle se remémore les instants passés avec une mère disparue. Des moments emplis d’innocence où l’éducation et la sensibilité prennent le dessus sur la folie des préjugés.
D’ailleurs, si une famille ouvre l’album, c’en est une autre qui la clôt , comme un nouveau cycle en cours.
On retrouve cette fraîcheur dans les interactions entre Avila et Timothée.
Tout d’abord présenté comme des destinées parallèles, le croisement de leur vie semble inévitable.
Et si les premiers échanges sont électriques, les deux ados vont apprendre à se connaître, s’apprécier et forcément s’aimer.
Cette romance, aussi classique soit-elle, est digne des récits romanesques tout en lui apportant de la modernité.
D’ailleurs, point étonnant, les noms ne sont pas énoncés automatiquement. En réalité, ils ne sont prononcés que devant les personnes qui sont chers à leur coeur, amant.es comme parent.
L’histoire du Comte Langeac est sans doute la plus émouvante. Le vieil homme raconte le coup de foudre qu’il a eu pour une femme qui est apparue dans sa vie aussi vite qu’elle a disparu.
Cette inconnue a partagé avec lui des moments inoubliables et sincères qui ont profondément impacté le comte.
Amoureux transi, il espère vainement qu’elle réapparaitra devant les portes de son château.
Aussi beaux soient les sentiments, la scénariste n’oublie pas qu’elle n’est pas dans un conte de fée et que tout ne peut pas toujours bien se terminer.
En cela, l’histoire du comte est sans doute la plus attachante.
La finesse du dessin

Le dessin de Stefano Turconi a toujours été un pur ravissement et Avila ne déroge pas à la règle.
Dessinateur italien, il a longtemps collaboré pour la firme Disney Italie avant de rencontrer Teresa Radice avec qui il se lancera sur des oeuvres plus personnelles.
Ancien élève d’Alessandro Barbucci, on retrouve dans son trait les codes de toute une école italienne, proche de l’animation.
Et effectivement, dans l’élégance de ses personnages, la finesse de ses encrages ou même les couleurs de ses environnements, on retrouve une patte « disney ».
Mais, À l’instar de Guardino, Stefano Turconi a su faire évoluer son approche tout en gardant certains marqueurs, notamment dans l’expressivité de ses personnages.
Quelques trognes rappelleront aux plus nostalgiques les grandes heures des meilleurs longs métrages de Disney.
Néanmoins, le style se veut plus réaliste, n’usant d’aucune déformation, qu’elle ce soit stylistique ou historique.
Les décors sont particulièrement fignolés et on sent un soin particulier pour retranscrire les édifices tel qu’ils étaient à l’époque. Certains décors découlent peut être un peu trop de ressources photographiques mais ce travail documentaire apporte un véritable enrichissement graphique à l’oeuvre.
Avila retrouve l’enchantement des oeuvres du couple. Les couleurs sont éclatantes et certaines ambiances rupestres frappent les esprits.
Une mise en image exceptionnelle au service de la beauté de cette histoire.
En résumé
Avila est la dernière pépite des inséparables Teresa Radice et Stefano Turconi.
Derrière un scénario traitant de superstition et de religion, on découvre un magnifique hommage à l'amour, qu'il soit romanesque ou filial.
Mais plus que l'intrigue, c'est l'écriture de Teresa Radice qui fascine.
Véritable puzzle narratif, les récits font des bonds en arrière et s'entrecroisent avant de ne former qu'une seule unité nous amenant vers une conclusion en forme d'héritage.
Le réel et le fantastique s'entremêlent tout en laissant place à une émotion d'une grande sincérité.
Le dessin de Stefano Turconi est toujours aussi magistral.
Son trait est souple, extrêmement détaillé et généreux en terme de décor.
On reste ébloui sur certaines pages d'ambiance rupestre où les couleurs nous éclatent au visage.
Un récit d'une grande richesse, autant sur le fond que sur la forme.

