Belgique – 1529.
Alors que Jean Wier débarque à Anvers pour entamer ses études, son prestigieux maître, Cornelius Agrippa est convoqué par Bernard Eymerich, inquisiteur en chef.
Ainsi, l’évêque, Marius Werbrouck, a été crucifié sur la croix de son église.
Ses derniers mots : « J’avoue tout, j’avoue tout. » restent énigmatiques.
Agrippa doit impérativement résoudre cette enquête, au risque d’être jugé comme hérétique.


Thriller historique
Un nouveau duo d’enquêteur

Toute histoire a un point de départ et celle d’Hérétique remonte à plusieurs années. 30 ans précisément.
À cette époque, Robbie Morrison faisait la découverte de Cornelius Agrippa et Jean Wier lors de recherches infructueuses.
Les figures multiples de l’homme de science et de son biographe le passionne. Et il ressent l’envie d’écrire une histoire les mettant en scène.
Le personnage est complexe et ses diverses expériences, opinions et combats, en font un homme atypique dans une époque tout aussi complexe.
La Renaissance a longtemps été considérée comme une période de renouveau, en opposition au Moyen-Âge.
Et d’une certaine façon, Cornelius Agrippa symbolise cette approche de modernité qu’il est bon de contraster.
Cornelius Agrippa s’inspire d’un personnage historique mais il reste la vision d’un scénariste.
Une vision édulcorée, parfois exagérée mais correspondant parfaitement à la volonté d’écrire un thriller historique. Et non, un documentaire historique.
Les férus d’Histoire frémiront sans doute en repérant certaines erreurs historiques ou autre anachronismes mais Robbie Morrison en est conscient. Hérétique est, avant tout, une oeuvre de fiction.
Et donc, Agrippa, et son compagnon Jean Wier, sont tout autant des personnages de fiction.
Et quels personnages !
Cornelius est un homme brillant, à l’intellect fin, adepte de théories obscures dont certaines sont rejetées par la religion.
Forcément, il prend le risque de se mettre à dos l’inquisition mais il n’exprime pas de réelles craintes.
Il défend des idéaux face à l’obscurantisme religieux.
Jean Wier est plus réservé. Narrateur du récit, il n’en est pas moins acteur, risquant à de multiples reprises, sa propre vie.
Il est accompagné de la fille d’Agrippa, Juliette, pure fantaisie moderne de Robbie Morrison.
En effet, la vie de famille d’Agrippa reste floue. Or, il y a pas de peu de chance qu’à l’époque de la Renaissance une jeune fille comme Juliette puisse se permettre son attitude.
Cette approche féministe peut paraître anachronique. Mais elle est le reflet d’une époque où certaines femmes ont joué un rôle politique.
De plus, Agrippa a développé une philosophie féministe, notamment autour Marie, la jugeant « meilleure que le meilleur des hommes ».
Enquête dans les coulisses de l’inquisition

Le nom de la Rose, au vu du propos et de l’aspect historique, est une des inspirations majeures de Robbie Morrison mais elle est loin d’être la seule.
En effet, le duo rappelle un autre binôme légendaire : Sherlock Holmes et son inséparable John Watson.
Nous suivons les aventures d’Agrippa, à travers les écrits de son disciple, Jean Wier comme Watson racontait celles de son ami détective.
Tout débute avec un crime horrible : la crucifixion de l’évêque, Marius Werbrouk.
Dans une société religieuse, l’acte ne peut être impuni. Et rapidement, l’inquisition, sous les ordres du machiavélique Bernard Eymerich, prend l’affaire en charge.
Bernard Eymerich n’a pas d’existence historique. Mais son nom de famille fait écho à Nicolas Eymerich, premier rédacteur du manuel de l’inquisiteur, posant les bases juridiques et la méthode pour l’institution d’un procès en inquisition.
Le personnage de Robbie Morrison peut paraître caricatural.
D’ailleurs, il rappelle Novak, le terrible inquisiteur Du mouvement de la terre.
On y retrouve un esprit et des méthodes similaires. Eymerich est cruel, n’hésitant pas user de la torture pour obtenir les aveux qui l’arrangent.
Le récit mentionne notamment les maisons de sorcières dont l’objectif était de faire avouer, par la torture, des crimes de sorcellerie à des femmes innocentes.
L’inquisiteur n’a aucune limite. Il estime agir par la volonté divine et ne remet aucunement en doute ses actions.
C’est pourtant ce jusqu’auboutisme qui le mettra en péril !
Robbie Morisson, à travers ce comics, dénonce les crimes de tout un ordre religieux.
Et si on peut rechigner sur sa justesse historique, il n’en est pas moins pertinent dans sa globalité.
Encore de nos jours, les pouvoirs religieux (quels qu’ils soient) instaurent la peur sur une population pour mieux la contrôler.
L’enquête est haletante, profitant aussi de son environnement historique.
Les pistes sont nombreuses et si rapidement on devine ce qui se cache derrière ces massacres, l’histoire ne perd en rien en tension et retournements de situation.
Politique et religion vont souvent de paire avec une conspiration de plus grande ampleur, usant de rumeurs et de préjugés profondément établis.
On sent que l’actualité percute le récit, sûrement au profit d’une volonté idéologique, même s’il serait difficile de nier l’impact de l’inquisition ou les persécutions des juifs tout au long de l’histoire.
Hérétique n’est que la « retranscription » du premier carnet de Jean Wier.
Au vu du charisme du duo et de la variété de sujets à aborder à travers la vie d’Agrippa, il ne serait guère étonnant de le retrouver pour de nouvelles aventures.
Charlie Adlard en très grande forme

Hérétique signe le retour du duo Charlie Adlard / Robbie Morrison après le chouette Mort Blanche.
Je fais partie de ceux qui ont toujours aimé le travail de Charlie Adlard sur Walking Dead, ne regrettant que peu le départ de l’inégal Tony Moore.
Vétéran de l’industrie, son style est certes plus classique mais sa maîtrise du noir et blanc reste épatante.
Plus typé franco-belge, il s’amuse à croquer de multiples portraits d’une grande expressivité.
Années après années, le dessinateur britannique n’a eu de cesse d’améliorer sa technique, allant jusqu’à explorer de nouveaux univers.
D’une certaine façon, Damn Them All marque un tournant dans son dessin.
Si son trait n’a guère évolué, il y expérimente de nouvelles techniques, utilisant avec brio les flous numériques et les designs horrifiques hallucinatoires.
Sur Hérétique, on retrouve en partie cette nouvelle approche.
Retrouvant le noir et blanc sur lequel il est si à l’aise, il propose des noirs vaporeux agrémentés d’ombrages grisés, avec impression de fusain, apportant de la profondeur et de la masse à ses structures.
L’oeuvre est riche, les décors sont majestueux et même l’utilisation de sources photographiques passe inaperçue tant l’ensemble semble faire partie d’un même bloc.
La couleur, absente sur l’ensemble de l’album, fait des apparitions remarquées avec un rouge aussi violent que les scènes décrites.
Encore une belle prestation !
En résumé
Hérétique de Robbie Morrison et Charlie Adlard est un thriller historique passionnant.
Si on pense forcément au nom de la rose d'Umberto Eco, Robbie Morrison puise en réalité davantage dans la littérature d'Arthur Conan Doyle, recréant un duo digne des exploits d'Holmes et Watson.
Inspirés de personnages réels, Cornelius Agrippa et Jean Wier enquêtent sur un meurtre profane dans une époque où la religion garde une forte emprise sur les esprits.
Si la vision de Robbie Morrison reflète davantage les préoccupations du monde moderne, il explore les méthodes d'une inquisition prête à tout pour faire avouer ceux qu'elle juge coupables.
Alors oui, historiquement, il y a quelques inexactitudes mais, du propre aveux du scénariste, il admet des changements, voire des erreurs.
Cependant, Hérétique n'est pas un documentaire historique et Robbie Morrison n'est pas historien.
C'est avant tout un thriller haletant, aux multiples rebondissements.
Et graphiquement, Charlie Adlard nous propose une prestation fantastique.
Décidément, il fait partie des grands maîtres du noir et blanc.


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- Le nom de la rose
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