Quand Sépia intègre l’équipage du Carcoma, elle en connait les règles.
Bien que seule femme à bord, elle est tenue par un pacte commun la liant aux autres marins et à son mystérieux Capitaine.
Ensemble, ils voguent inlassablement sur les mers afin d’échapper à leurs châtiments.
Jusqu’au jour où une étrange découverte vient briser ce fragile équilibre.
Aux confins de l’irréel
Les secrets du Carcoma

Carcoma d’Andrés Garrido est un premier album en tant qu’auteur complet.
Et pour un premier essai, l’auteur dévoile un talent presque insoupçonné au vu de ses travaux précédents.
En effet, le Carcoma est un navire voguant, depuis un long moment, dans un espace maritime qui oscille entre réalité et irréalité.
Si l’équipage et son environnement n’ont rien d’extraordinaire, le monde qui l’entoure semble soumis à des phénomènes plus étranges.
L’écosystème marin semble frappé par un mal intérieur, alors que la terre ferme regorge de mythes enfouis dans de profondes grottes.
L’atmosphère est vicié de toute part.
Ce n’est d’ailleurs pas anodin que l’album s’ouvre sur une mort, donnant ainsi le ton du récit.
Les règles du navire sont simples.
La pacte établi par le Capitaine lie les marins à la mer et fait du navire leur seul et unique foyer.
Ce voyage ne semble avoir aucun but, sinon celui d’échapper à leurs erreurs ou blessures du passé.
Les causes sont multiples, du deuil aux actes répréhensibles, mais celles-ci sont restées sur la terre ferme.
D’une certaine façon, le Capitaine offre une nouvelle vie à son équipage.
Les surnoms des marins, de Cachalot à Puce, symbolisent, en quelque sorte, l’abandon de leur ancienne identité civile.
Et aucun retour en arrière ne semble possible !
Andrés Garrido accorde une attention toute particulière à ses protagonistes, tous uni.es dans une même galère.
Certes Sépia et le Capitaine jouent un rôle prédominant mais le reste de l’équipage n’est pas en reste.
Entre la douce sensibilité de Puce, les engueulades incessantes entre Cachalot et Singe, on apprend à les découvrir, en vivant, le temps de cette aventure, à leurs côtés.
Une deuxième chance

Carcoma est centré autour de deux personnages : Sépia et le Capitaine.
Au début de l’album Sépia s’isole du reste de l’équipage.
Est-ce à cause de son statut de femme dans un monde d’hommes ou des remords de sa vie passée ? Quelque soit la réponse, elle ne cherche pas l’attention des autres et regarde vaguement l’horizon à venir.
Un vide s’est creusé en elle et rien ne semble le combler.
D’une certaine façon, on retrouve cette même solitude chez le Capitaine.
S’il est respecté par ses hommes, il ne partage pas grand chose avec eux et préfère rester dans sa cabine, faisant face au portrait de sa défunte femme.
Représentant l’ordre du Carcoma, son incapacité à faire face à son deuil va créer le chaos autour de lui.
Une profonde tristesse hante les deux protagonistes.
Andrès Garrido nous montre des personnages faillibles, commettant des fautes irréparables.
Celle de Sépia est d’ailleurs choquante.
Pourtant, la destinée lui offre un moyen de se repentir et, contrairement au Capitaine, elle saisit cette seconde chance.
Symbole de maternité, le statut de Sépia évolue au sein de l’équipage.
Elle devient celle qu’il faut défendre face à la folie du Capitaine.
À partir de ce moment, le récit d’Andrés Garrido prend une autre direction, nous plongeant dans un récit fantastique saisissant.
On y retrouve l’ambiance des grands maitres du fantastique et d’aventures teintées de thématiques fortes et humanistes.
Véritable page turner, on se laisse emporter par le rythme effréné de Carcoma jusqu’à sa conclusion explosive.
Le combat final, absolument dantesque, met face à face deux choix : l’un prônant la vie, l’un cédant à la mort.
D’ailleurs, bien loin du happy end, le récit se conclut sur une note douce amère où Sépia fait face à la peur profonde de tout parent : celle du départ.
Évolution artistique

Si Carcoma paraît aussi puissant, c’est aussi grâce la prouesse graphique d’Andrès Garrido.
Jeune auteur espagnol, nous l’avions découvert, aux côtés de Kid Toussaint, sur la série jeunesse Love Love Love.
Si celle-ci était parsemée d’influences manga, notamment envers Astro Boy, on y retrouvait un style plus « classique » et des couleurs lumineuses informatisées.
Un style agréable mais plutôt symptomatique des codes de la bande dessinée jeunesse.
En réalité, il est difficile de faire immédiatement le lien entre Love Love Love et Carcoma tant l’ambition de l’auteur franchit un nouveau pallier.
L’approche de cet album est plus brut, peut être moins esthétique mais beaucoup plus originale.
Le trait est incisif, moins aseptisé, créant une ambiance étouffante dès les premières pages.
On retrouve son sens du design avec de vraies gueules de personnages.
Si le Capitaine rappelle certaines créations de Christophe Blain, chacun a sa propre identité.
Les rondeurs de Sépia change de l’éternel héroïne aux formes parfaites, renforçant l’aspect maternel de la jeune femme.
Le design de la créature est aussi une belle réussite, évoquant son aspect quasi mythologique.
Les pages dégagent une réelle puissance, notamment sur sa seconde partie laissant place à des scènes graphiques assez dingues.
Pourtant rien n’est exagéré.
Les décors sont détaillés mais n’en font jamais trop, privilégiant avant tout la narration et l’expressivité.
Les couleurs, pâles et brumeuses, restent minimalistes et jouent sur des unités de tons, tout en soutenant cette sauvagerie graphique.
Avec Carcoma, Andrès Garrido dévoile un véritable talent de conteur soutenu par une sensibilité graphique insoupçonnable.
En résumé
Carcoma d'Andrès Garrido est une oeuvre étonnante autant sur le fond que sur la forme.
Sur le fond, l'auteur nous livre un récit d'aventure maritime convoquant autant l'esprit d'Homère que celui d'H.P. Lovecraft.
Les thématiques sont nombreuses, abordant la maternité, le deuil et le pardon sous un enrobage d'irréalité fascinante.
Sur la forme, Andrès Garrido change de style, délaissant l'aspect informatique pour quelque chose de plus instinctif et sauvage.
Ses designs sont toujours aussi inspirés, autant pour les humains que pour l'étrange créature qui heurte la destinée de Sépia.
Un conte puissant où bonnes et mauvaises volontés se confrontent dans un final explosif.
Une petite merveille !


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